• Danièle Godard-Livet

Joseph Chatron et Gérard Étienne Gourd-Gavinet, les deux premiers agents immobiliers de Lissieu.



Il est des personnalités dont on parle peu dans l’histoire des châteaux de Lissieu. Leur rôle, leur histoire et leur postérité valent pourtant qu’on s’y arrête, au moins autant que sur celle des Châtelains-maires de Bois Dieu et de la Roue.


Comment faisait-on sans agent immobilier ?

Rassembler parcelle par parcelle et sur plusieurs générations un domaine comme Bois Dieu ou le domaine Dodat comme l’on fait les familles Baud, Coinde ou Dodat de la fin du 16e siècle à la fin du 17e siècle, acheter une terre, une maison ou un domaine comme l’on fait Claude du Verrier ou Claustrier au 17e siècle ou encore acheter le fief de Lissieu comme l’on fait Antoine Tolozan, Anne Nicolas Mermier ou Lambert au 18e siècle, on imagine qu’il fallait disposer de moyens financiers (ou de crédits et hypothèques), mais on ne sait pas comment cela se passait : comment trouvait-on l’information ni à quels intermédiaires faisait-on appel ? En revanche pour la vente de ces domaines, on sait que Mme veuve Rocofort et du Rosier firent appel à des agents immobiliers : MM Gourd-Gavinet et Chatron. Les archives de Bois Dieu déposées par la famille des derniers propriétaires aux archives départementales nous apprennent :


  • qu’Antoine Baud était marchand tanneur à Lyon, mais aussi receveur des tailles et tènements du seigneur de Chazay d’Azergues ce qui lui permettait sans doute d’être très informé des éventuelles difficultés financières de certains laboureurs ; que son fils Jehan Lebaud, receveur des finances, obtiendra un don intégral de son père pour apurer les dettes paternelles ;

  • qu’Antoine Coynde dit raquin était marchand tavernier « où pend pour enseigne en la rue Saint-Georges l’image Saint Antoine » à Lyon fils d’un laboureur de Bois Dieu, et ses descendants acquéreurs eux aussi, ouvrier en soierie, veloutier, cartier et qu’ils acquirent beaucoup de parcelles à des Coinde restés à la terre (pour les aider peut-être face à de mauvaises périodes tout en leur laissant l’exploitation des biens ?) ;

  • que Jehan Dodat et son fils étaient clerc de notaire puis notaire à Lyon devant qui passaient sans doute des opportunités d’investissements.

Au total 122 actes passés entre 1557 (date de la première acquisition) et 1792 (dernier échange des demoiselles Trollier) comme titres de propriété des domaines de Bois Dieu et de Dodat.


La mise en vente des grands domaines de Lissieu au début du 19e siècle

En 1828 mme de Rocofort, héritières des demoiselles Trollier, âgée de 75 ans, chargée de rentes viagères à verser aux enfants de ses maris, et qui a déjà vendu ses meubles, décide de vendre Bois Dieu.Le domaine comprend 56 ha (456 bicherées) dont 23 ha 28 ares (180 bicherées) sont clos de murs. Il est fait état de « bâtiments de maître non encore parachevés » et d’un projet de nouvelle clôture : « tous les fonds qui sont séparés de l’ancien clos et tous ceux qui le touchent et qui vont être réunis par l’effet d’une nouvelle clôture… ».Le domaine Dodat acquis par Trollier père a été donné au confesseur des demoiselles Trollier. Elle fait appel Gérard Étienne Gourd, négociant à Lyon, 9 rue du Bât d’argent.

Lorsqu’en 1836 Théodore Durozier décide de vendre les 115 ha (891 bicherées déclarés par Joseph Henri Lambert dans son dernier aveu et hommage du 22 janvier 1779) de Lissieu hérités de sa femme (la roue, la clôtre, Montfort), il fait appel à un chargé d’affaires Joseph Chatron chargé de démembrer et de vendre en son nom. Lequel Joseph Chatron s’est lui-même occupé des affaires de Mme de Rocofort .Dans une lettre du 8 mai 1828, M. Chartron, par procuration de Mme Rocoffort du 20 mai 1827, charge M. Gensoul, major du Grand Hôtel Dieu, de « donner dédite au fermier extra-muros de Bois-Dieu, aux deux fermiers, ne pouvant pas savoir ce que deviendra le clos et si nous ne serons pas obligés de l’éventrer pour en tirer un meilleur parti ». (Archives départementales Rhône, 59 J)

M. Gourd vend en un an (de fin 1828 à fin 1829) pour15 500 francs de terres à des propriétaires agriculteurs voisins et finalement achète le reste (Bois Dieu)pour 70 000 francs le 30 décembre 1829, paiement avec intérêt pour moitié au 1er janvier1834, pour moitié au 1er janvier 1835. M. Fleurdelix achètera 53 ha en 1837 sur les 56 mis en vente à l’origine; Gérard ÉtienneGourd a très bien vendu ces premiers 3 ha, près de cinq fois plus cher qui'l n’achètera les 53 restants et le château ! Tout le talent d’un agent immobilier ! Qui sont les autres acheteurs ?

Joseph Chatron conserve du gigantesque lot qu’il a à vendre ce qui deviendra le domaine des Calles (une trentaine d’hectares). On sait que de Charrin achètera environ 55 ha en 1838 sur les 115 ha mis en vente. Restent donc une trentaine d’hectares acquis par d’autres ? Est-ce la famille Voisin (Benoit voisin a été maire de Lissieu de 1808 à 1821, fermier des châtelains aussi) premier propriétaire de Montvallon qui en acquiert une partie et fait construire cette maison bourgeoise qu’on appellera château de Montvallon ? C’est un patronyme très ancien à Lissieu, mais disparu, Benoit Voisin et Marie Magnin n’eurent que des filles et un fils mort à 35 ans célibataire.


Qui étaient Jospeh Chatron et Gérard Étienne Gourd- Gavinet

On sait peu de choses de Joseph Chatron.il est né à Lyon en 1789 d’un maître fabricant en soie et d’une ouvrière en soie.Il épouse à Lyon le 29 mai 1817 Catherine Arnaud,née à St Etienne. Il est alors commis fabricant et habite rue vieille monnaie,il sera ensuitemarchand fabricant (1822) puisagent de change (1825).Conscrit de l’an 1809 arrivé au corps en 1813, sans doute blessé se retrouve à l’hôpital de montmirolet rayé des cadres. Leur fils Benoit Joseph né en 1822 sera architecte. Ses parents sont morts lorsqu’il se marie en 1859 à Lyon avec Marie Barogy. Admis, le 2 janvier 1862, à la Sociétéacadémique d’Architecture de Lyon, il en a été, de 1869 à 1870, lesecrétaire-adjoint et, de 1875 à 1876, le trésorier. Il réalisera de nombreux travaux de construction et de restauration dans Lyon et sa région.


Gérard Étienne Gourd (1787-1854) est beaucoup plus connu1. La famille Gourd est originaire du petit village des Chères, paroisse annexe de Chasselay, entre Monts d’or et Beaujolais où la plupart de ses membres sont dits laboureurs ou vignerons au 18e siècle, sauf un Philibert aubergiste et maître de poste, auxquels succèdent vers 1775 ses fils ainés Jean et Gaspard. La famille Gourd est depuis 1790 solidement installée à la mairie de la nouvelle commune des Chères. Plusieurs fils de Philibert viennent résider à Lyon dès le règne de Louis XVI, l’un comme procureur aux cours, deux autres comme négociants : Jean Baptiste et Antoine, sans doute pris en charge par le parrain du premier Jean Baptiste Lacour (à la mort du pềre et au remariage de leur mère), négociant et échevin lyonnais qui possède une maison de campagne aux Chères.

Gérard Étienne né en 1787 est le fils de Jean Baptiste Gourd (1767-1825) qui s’installe à Lyon comme épicier droguiste, rue du Bât-d’argent. Il épouse ne 1810 la fille d’un pharmacien Sophie Gavinet, d’où son nom de Gourd-Gavinet.

Le père adoptif et les frères Gourd exercent leur dynamisme dans plusieurs activités. Ils gèrent tout d’abord un négoce d’épicerie en gros « ou tel autre qui paraîtra plus avantageux », c’est en tout cas, sous cette rubrique qu’ils sont en 1811 classés parmi « les négociants les plus distingués ». Ce commerce créé le 12 mars 1808 sous la raison Gourd et cie. Quand le père adoptif décède, la raison devient Gourd frères, fils de Jean Baptiste. Les associés sont vite attirés par des opérations extra-commerciales. Ils forment en 1825 une société chargée de faire l’acquisition des terrains de Perrache. Gourd-Gavinet avec 4 associés achète à la compagnie des intéressés du midi la totalité des terrains qu’elle possède au sud de la presqu’ile. Cette tentative de spéculation foncière se situe dans la voie des projets d’industrialisation de cette zone. Mais en 1831 les frères décident de se séparer en récupérant leur part respective de terrain. Deux des enfants de Gérard Étienne s’orientent rapidement vers la commission et le négoce de soieries. Ils s’associent à Ernest Malézieux pour s’installer à New York avec leur père, la maison Henri Lacombe et Cie qui a déjà travaillé aux États unis étant leur relais à Lyon. À la disparition de Malézieux en 1851, Gourd frères et Cie exercent à New York. On ne sait s’ils y font fortune, mais ils reviennent avec deux épouses américaines. Et pour l’un la présidence de la chambre de commerce française de New York.

C’est un troisième enfant de Gérard Étienne, Jean-Baptiste André François dit Adrien qui va le mieux réussir dans la soierie en faisant l’acquisition en 1860 des manufactures propres au tissage des soies dépendant de la succession du baron Blanc à Faverges. En 1877 il emploie 1400personnes et fait battre 800 métiers, dont 600 dans l’usine de Faverges. Il laisse à ses cinq enfants une confortable fortune de quelque 3 millions de Francs.

D’autres membres de la vaste famille Gourd développent leurs affaires à Lyon qui compte de nombreux officiers de la Légion d’honneur. On retient entre autres Charles Antoine Gourd né en 1789, amputé d’un bras lors des combats de 1814 ( il s’engagea dans la garde impériale à 18ans, fit la campagne d’Espagne, celle d’Autriche puis celle de Russie fut blessé et fait prisonnier à Leipzig ) qui sera maire des Chères de 1821 à 1864, membre de l’assemblée constituante en1848. En 1849 il crée une société Gourd et Pelet pour la fabrication d’étoffe de soie. Il décède en 1884 dans sa propriété des Chères en laissant à ses enfants une honnête succession. Les Chérois lui ont rendu hommage à l’occasion du bicentenaire de la bataille de Limonest en 2014.

On peut citer aussi une des filles d’Adrien (petite fille de Gérard Étienne) Jeanne Alice Marie Gourd qui épousera le comte René Gayardon de Fenoyl, de la famille qui occupera le château de Montvallon à la mort de Chavanis. Mais aussi Alphonse Gourd, un autre petit-fils de Gérard Étienne né à New-Yorken 1850 qui fut avocat puis député du Rhône de 1898 à 1924.


Qu’ont-ils fait des propriétés acquises et que sont -ils devenus ?

Gérard Étienne Gourd fera d’importantes améliorations dans le château de Bois Dieu qu’il a acheté en piteux état en mai 1831 :

- il construit environ 1,5 km de murs.La nouvelle clôture englobant la partie ouest et sud du domaine actuel est terminée, mais l’ancienne clôture qui coupait en deux le clos actuel n’est pas encore démolie. À la vente à M. Fleurdelix en 1837, il sera indiqué que M. Gourd « a lui-même reconstruit le bâtiment de maître »

- après avoir terminé le mur de clôture, il est possible que M. Gourd-Gavinet ait terminé la rénovation complète du bâtiment à l’extérieur en lui ajoutant les deux ailes actuelles et en reprenant les façades à l’intérieur, en adoptant une nouvelle distribution et en meublant l’ensemble dans le style Restauration.

Il est possible que M. Gourd ait eu des problèmes financiers sérieux puisque M. Fleurdelix, en achetant Bois-Dieu, devra lever des hypothèques en payant le solde de 8 000 francs dû aux héritiers de Mme Rocoffort et payer une rente viagère annuelle de 8 200 francs consentie par M. Gourd, par trois actes entre 1822 et 1831, à Mme Clémence Mourrat veuve de Guillaume Marechal, rentier demeurant place Louis le Grand . Gérard Étienne Gourd meurt à Liège en 1854.


Joseph Chatron connait sans doute lui aussi quelques soucis financiers. Par décision de justice, il doit le revendre en 1850 à de Charrin (acheteur du château de La Roue en 1838) son principal créancier, mais aussi d’autres avoirs comme des actions des mines de la Loire qu’il possède.

Peut-être que Gérard-Etinne Gourd -Gavinet aurait-il dû persister dans ses spéculations sur la presqu’ile au lieu de s’investir dans la rénovation de Bois Dieu. Peut-être que Joseph Chatron aurait-il pu être plus prudent dans son projet des Calles. Ils n’étaient pas des héritiers comme Fleurdelix et de Charrin qui rachèteront leurs biens, mais leur postérité vaut la peine d’être connue.



1) Archives départementales du RhôneSérie 59 JChâteau de Bois-DieuInventaire analytique suivi d’une notice historique par Benoît Faure-Jarrosson

2) Les patrons du Second Empire. Lyon et les Lyonnais Pierre Cayez et serge Chassagne, éditions Cenomane avec le concours du Centre national du livre



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