Tous droits réservés Danièle Godard-Livet 2018

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la haie de mon voisin

 

La haie de mon voisin d'en face est pleine de trous. Je peux voir à travers : sa pelouse, le portique installé pour ses enfants, une cabane, un conteneur à compost, un tas de bois très ancien recouvert d'une bâche en plastique, un portant pour étendre le linge (de ceux qui s'ouvrent en parapluie inversé et que l'on ne referme jamais), sa terrasse et sa baie vitrée, son chemin d'accès dallé depuis la rue. Rien à voir cependant avec la vue que je pourrais avoir sur la maison de mon voisin si j'habitais en Allemagne ou au Canada, une vue entière et confiante, sereine et apaisée. J'habite en France, pays de bocages et de haies. J'ai quand même une vue partielle sur le dedans de chez mon voisin, la seule permise dans tout le lotissement.

Mon voisin a passé une partie de l'été à enlever les branches mortes des tuyas malades et à arracher les arbres morts, puis il a replanté de jeunes tuyas qui, il l'espère, ne prendront pas la maladie. J'en doute et nous en avons parlé ensemble. Près du portail, il a comblé le trou dans la haie avec des palissades en châtaigner comme on en trouve dans les jardineries. Beaucoup moins solides que son portail en métal à mécanisme et moins belles que des végétaux.

C'était la première fois que je parlais à mon voisin d'en face qui s'est installé il y a cinq ans au moment de mon départ en retraite. Je m'en souviens car je les ai vus, lui et sa compagne, à l'unique réunion de copropriété à laquelle j'ai assisté (quand j'ai eu du temps, à la retraite), ; à l'époque ils n'avaient pas d'enfants et vivaient avec un autre jeune (avaient-ils acheté en copropriété?). Ils ne parlaient pas alors que le reste de l'assemblée tenait facilement deux heures à débattre de la tonte des pelouses du lotissement, de la mousse qui envahissait les cheminements privatifs en pente et risquait de faire glisser M. X et du renouvellement du mandat du syndic.

Dans notre chemin de lotissement (qui s'appelle chemin mais est en fait une rue accessible à tous et pour cela cédé à la commune depuis peu), les haies sont réglementées : pas plus de 2metres de hauteur derrière un muret qui ne doit pas dépasser 50cm. Une clôture en bois peut remplacer la haie. Il y a diverses interprétations de la règle : muret + clôture + haie, muret + grillage + haie, muret + haie, mais ce qui domine ce sont des haies parallélépipédiques, massives et dépassant souvent allègrement les deux mètres. On dirait des remparts. Beaucoup sont de tuyas, mais il en existe de lauriers comme la mienne ou très exceptionnellement d'arbustes à fleurs en mélange, les plus agréables et les moins opaques. Tuyas et lauriers poussent vite et drus ; ceux qui rénovent leurs haies actuellement penchent pour des espèces à pousse plus lente, moins protectrices mais moins coûteuses en entretien. Un propriétaire a même remplacé sa haie par un mur en dur qui dépasse le mètre cinquante ; l'application du règlement de copropriété n'est pas scrupuleuse vis-à-vis des copropriétaires mais les haies ou les arbres isolés plantés sur les espaces communs du lotissement ont du souci à se faire, les unes parce qu'elles peuvent dissimuler aux regards des activités illicites qui se dérouleraient dans ces espaces communs, les autres parce qu'ils risqueraient de tomber sur les maisons des copropriétaires. Il n'y en aura d'ailleurs bientôt plus aucuns (ni haies ni arbres) et beaucoup de copropriétaires rêvent de vendre les pelouses communes et de s'en partager le produit (à 1 400 euros le m²), mais ils n'ont pas encore la majorité.

La haie de mon voisin est misérable et chétive ; son muret ne vaut pas mieux : revêtu d'un crépi rosâtre, il est tout boursouflé d'attaques d'humidité. Mais c'est bien qu'il ait changé le crépi car j'ai perdu un chat écrasé par une voiture et les traces du choc sont demeurées longtemps sur le muret de la maison de mon voisin. Tous mes chats adorent la haie de la maison de mon voisin, premier refuge après avoir traversé la rue en sortant de chez moi. Son trottoir inégal se couvre de mauvaises herbes qu'il ne coupe pas pensant que c'est le rôle de la mairie, mais la mairie a abandonné depuis cette année l'épandage d'herbicide (heureusement). Il n'a pas l'air de le savoir et a de toutes façons bien du travail avec sa haie.

Je vois aussi sa pelouse très laide et mitée que son père vient tondre parfois. Et puis, il y a les arbres de sa pelouse, un bouleau, un conifère indéterminé mais qui n'est pas un sapin de Noël replanté, un saule tomentosa, des pins rouges qui comme dans toutes les pelouses du voisinage pourrait permettre de dater l'aménagement du jardin en fonction des modes botaniques. Les terrains étaient auparavant des vergers (nous habitons dans le territoire de la capitale de la poire) mais très rares sont ceux qui ont conservé les arbres fruitiers, ils les ont remplacés par des arbres d'ornement (moi aussi d'ailleurs, même si j'ai gardé quelques cerisiers qui meurent petit à petit de vieillesse)

Je n'aime pas vraiment les goûts de mon voisin en matière de décoration, le père noël de sa façade est bien niais, les lampes qui bordent son accès dallé (à recharge solaire) itou. Mais mon voisin fait partie des rares jeunes couples avec enfants de notre lotissement. Tous les autres sont là depuis la création, pas encore assez vieux pour le quitter, mais seuls dans de grandes maisons vides dont les enfants sont partis depuis longtemps, loin car l'apparition des petits enfants est rarissime. Les changements de propriétaires sont encore rares car les terrains sont chers dans ma banlieue.

 

Enfin ce n'est pas tout à fait vrai : les voisins de derrière ont changé déjà deux fois depuis que nous sommes là. Et puis, plus loin il y a une veuve qui se débat dans des affaires de succession et devra sans doute partir : son mari n'était pas divorcé lorsqu'il a acheté avec elle et les enfants ne la laisseront pas profiter de ce que la loi les autorise à conserver bien que leur mère n'en ai jamais payé un sou. Juste à côté, des voisins peu causants qui se sont séparés et ont vendu ; elle s'est aperçue qu'il avait une maîtresse depuis longtemps , cette dame qui venait le voir sur son lit d'hôpital après sa crise cardiaque. Tout le lotissement était au courant de son accident de santé car l'hélicoptère avait stationné sur la pelouse commune. La suite on l'a apprise à la fête des voisins. La fête des voisins qui se tient généralement sur une de nos pelouses collectives, c'est le moment de partage de l'histoire des uns et des autres, en plus des thèmes récurrents que sont l'entretien des haies et celui des piscines. Et puis il y a aussi les nouveaux installés qui viennent du lotissement d'à côté, moins côté, qui ont migré de 200m de la rue M. au chemin de la T. (un couple de médecins et un chirurgien dont l'épouse est femme au foyer et référente de « voisins vigilants »).

 

 

2- avant, c'était comment ?

 

Avant, la maison de mon voisin était la résidence secondaire d'un chirurgien lyonnais et sa haie était parfaitement opaque. C'était un petit homme fluet et taciturne que sa femme asticotait toute la journée d'une voix de poissonnière. On ne voyait rien mais on entendait tout. Je les avais invités lors de notre installation, c'est pour ça que je sais qu'il était chirurgien ; ils m'avaient offert une azalée agrémentée de leur carte de visite.

J'avais invité ce jour-là, très ignorante des coutumes et de la géographie du quartier, tous les pires voisins, ceux dont j'ai appris après que personne ne leur parlait. Un vieux légionnaire en retraite, grand ami du chirurgien, qui est mort depuis en hôpital psychiatrique après avoir eu plusieurs fois maille à partir avec la gendarmerie ; il détestait tous les chiens et n'hésitait pas à envoyer des pétards par-dessus les clôtures pour les faire taire, sans succès. Mademoiselle M. propriétaire dans le village depuis quatre générations dont les propriétés (diverses maisons, granges et hangars à l'abandon) jouxtent la mienne ; elle habite au bout de son terrain dans une maison « neuve » qu'elle a fait construire il y a au moins cinquante ans ; elle n'entretient plus jamais le bout de terrain qui jouxte ma terrasse où les ronces, sureaux, clématites se sont installées et prospèrent. C'est encore dans la petite ville une personnalité redoutée, une héritière, qui a refusé de me vendre son bout de terrain et m'envoie des courriers de ses gestionnaires de patrimoine quand elle soupçonne une incursion de ma part dans ses propriétés. Mais elle vieillit et j'entretiens désormais secrètement le bout de terrain qu'elle a refusé de me vendre pour ne pas perdre ma vue sur l'horizon. Et je ne désespère pas d'acheter à son gendre le bout de terrain qu'il se hâtera de vendre avec le reste de l'héritage.

Ils étaient tous venus à mon invitation mes pires voisins car c'était une aubaine de voir comment nous avions aménagé la ruine (et la maison en chantier) que nous avions acquise d'un couple divorcé, en guerre pour le partage de ce bien dans lequel seul le mari campait encore.

 

Je me suis toujours demandé comment mes voisins d'en face avaient acquis la maison du chirurgien. Ils sont tous les deux de jeunes enseignants et les parents qui sont souvent venus les aider dans leurs travaux ne semblent pas riches à millions. Un héritage sans doute ? Ils ne viennent jamais à la fête des voisins. Pourtant ils reçoivent beaucoup aux beaux jours, bière et barbecue ! Ils sont même les seuls à inviter autant d'amis, un peu tout le temps, des amis qui habitent dans les environs sans doute. Les autres voisins, nous compris, donnons plutôt dans les fêtes de famille, ou les fêtes commémoratives (le départ en retraite, les dix ans de ceci, les vingt ans de cela, les trente ans d'amitié, les retours des enfants expatriés, la fête annuelle du club photo ou de l'association culturelle).

 

Avant, j'habitais la ville, un appartement dans une tour du XIII éme arrondissement de Paris et je n'imaginais pas revenir vivre à la campagne où j'avais passé mon enfance et mon adolescence. Mes textes préférés dans « Espèces d'espaces » de Georges Perec étaient ceux très courts du chapitre La campagne qui commencent par cette phrase « Je n'ai pas grand-chose à dire de la campagne : la campagne n'existe pas, c'est une illusion ». Le goût d'y retourner m'est venu tard après un divorce et une nouvelle rencontre. J'habite ma fausse campagne avec mon regard de petite fille de paysans, sans illusion sur la propriété et la convivialité. Rien ne résiste au passage du temps, il serait ridicule de se sentir enraciné ou de renier son statut de nomade. Mais les ciels sont beaux, l'air y est doux et l'espace est à ma porte pour promener mon chien.

 

Je me suis plongée dans les recherches sur ma maison et l'origine de ce lotissement, à partir du cadastre napoléonien (où la maison existait déjà) et des premiers recensements de la commune. La maison a effectivement été occupée par deux familles parentes pendant un siècle, sans doute locataires de terres du château voisin. Elle était une de ces rares maisons isolées du bourg dans cette commune peu peuplée (qui était passée de 300 à 600 habitants pendant le 19eme siècle) et entièrement consacrée à l' agriculture et aux parcs des châteaux. Ils ont été jusqu'à quatorze dans cette propriété, puis le phylloxera, l'exode rural et la proximité de Lyon ont fait leur œuvre. En 1921, il ne restait que trois personnes, une veuve et son fils célibataire, et un lointain cousin. J'ai visité le cimetière du village et leur tombeau familial est imposant, beaucoup moins que celui de l'ancien châtelain, mais tout de même. Les trois lotissements se sont implantés sur le démembrement des grands domaines de la commune qui compte maintenant plus de 3000 habitants. Il reste encore quelques vergers et des prés pour les chevaux en pension des urbains. L'aménagement du territoire, les luttes pour le refus des logements sociaux et des immeubles collectifs font les beaux jours du conseil municipal même si le vieillissement de la population et la fermeture des classes des écoles primaires publiques en inquiètent certains. Bien peu car les écoles privées prolifèrent

 

Je n'en veux pas à Georges Perec d'avoir nié l'existence de la campagne dont il n'avait rien à dire. Et puis il m'a bien fait rire aux dépens des propriétaires de résidences secondaires ou des rêveurs d'installations champêtres. Mais il avait tort de sous-estimer la vie de nos campagnes qui ont bien changé depuis les années 1970. La littérature en témoigne encore trop mal, entre détestation des banlieues résidentielles et exaltations des chemins noirs. ça bouge, ça vit, ça meurt, ça vote, il faut l'inventer et le raconter.

J'aime bien vivre dans mon lotissement, dans ma maison qui a une longue histoire, ce qui ne me protègera pas de devoir la quitter un jour, comme les autres. Depuis le départ des enfants, nous l'avons partagée en appartements indépendants et louons ce que nous n'occupons pas ; une façon d'habiter comme dans les chroniques de San Francisco d'Armistead Maupin.

 

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