Tous droits réservés Danièle Godard-Livet 2018

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Vous saviez pour Arno ?

 

Vous aviez deviné pour Arno ? Avant même la révélation, vous saviez ?… pas possible, son meilleur ami ne savait rien...c'est triste quand même, je l'aimais bien...il parlait peu mais il écoutait avec attention...ses grands yeux clairs, vous vous souvenez...sa grande simplicité, son égalité d'humeur...il lisait peu mais aimait l'opéra, le cinéma...il connaissait tout Brassens et tout Brel et chantait volontiers...il aimait rouler vite et bien, la musique à fond...la rocade de Fort de France, la nuit en écoutant Purcell, je m'en souviens...Il y a eu des bons moments...comme j'ai été inquiète quand on lui a découvert ce mélanome...cette pathologie qu'il prenait si peu au sérieux et que j'imaginais lui interdire beaucoup de projets d'avenir...il était beau... cette famille ultracatholique...qu'il critiquait sans manquer aucun anniversaire, aucun repas de famille...ça n'est pas un indice... ces attentions touchantes qu'il avait...se souvenir que vous aimiez les gombos, faire un détour par la plage, boire du rhum tard le soir en regardant la lune...quand on y pense, elles lui coûtaient fort peu…ces lyonnais qui vivaient des minimas sociaux...quelle famille de culs bénits qui gardaient l'appartement pour pouvoir inviter leurs amis à jouer au bridge… Sa mère était assistante maternelle mais conservait son jour de bridge...Son père était surtout chômeur de longue durée, employé parfois par le cousin riche, gestionnaire immobilier...toutes ses études, il les avaient faites en tant que boursier...un autre monde...comme le disait sa mère à sa compagne « vous n'êtes pas de notre monde »... sa compagne était tellement amoureuse...On ne sait rien des couples, de ce qui se passe entre eux...Je ne me doutais de rien mais cela ne m'a pas étonnée, c'est drôle...il ne s'engageait pas c'est sûr, mais aujourd'hui ce n'est pas rare...il dormait beaucoup aussi...ce voyage au Liban, il n'en a rien vu, il dormait tout le temps...Et ces malaises qu'il avait parfois...avec ses gardes, on se disait qu'il travaillait trop...Ces grands yeux clairs, vides, vagues… Dix ans que je le connaissais et je n'arrivais pas à lui écrire quelquechose d'un peu personnel pour son anniversaire...on s'aveugle, on ne voit que ce qu'on veut voir...maintenant que je sais, je me dis qu'il faisait tout pour qu'on sache...ces acteurs qu'il adorait... Benicio del toro et Xavier Dolan dont il était fou...et ces films qui ne nous parlaient pas mais qu'il voulait qu'on voie... CRAZY en version canadienne non sous-titrée...on était tout un groupe d'amis à supporter de ne rien comprendre, c'est sa compagne qui a exigé qu'on mette les sous-titres...et ses retards, ses vols râtés pour avoir oublié l'heure ou ses papiers...une présence insaisisable, une absence...Maintenant bien sûr tout paraît plus clair...ce militaire qu'il nous avait présenté, un colonel je crois, juste en dessous de général disait-il, qui buvait sec...un drôle de couple avec sa femme, bien banal, il avait voulu la quitter, elle buvait beaucoup elle aussi. ...Ils sont les beaux-parents de sa sœur maintenant...Sa famille les aimait bien, elle est montée avec eux à Paris à la manif pour tous...il ne s'en cachait pas, comment le vivait-il ? Ses années de scoutisme...Oh ! et cette légende familiale qu'il distillait !...la grand-mère, une de quelque chose qui avait fauté et de l'autre côté le grand-père militaire démissionnaire à cause de de Gaulle, reconverti en industriel… l'Algérie et Albert Camus qu'ils avaient bien connu ! Le Bourbonnais des métairies où la grand-mère avait encore une gentilhommière où sa fille passait tous les étés...elle en était l'héritière et se devait d'y accueillir sa mère qu'on sortait de l'institution religieuse qui lui servait de maison de retraite pour l'occasion...Champagne à l'apéritif sur la terrasse et poisson en gelée en plat de résistance...j'étais arrivée à l'invitation en fourgon ! De l'autre côté, le maternel, c'était plus pauvre mais plus guindé, on attendait l'héritage du grand-père dont la garde à domicile était confié à un étudiant noir très catholique en échange du gîte et du couvert... la langue de boeuf des repas familiaux élevée comme tous les autres abats au rang de mets de choix...coutume lyonnaise ou cuisine de désargentés ? La maison de Rumilly, maison de famille qui n'avait rien d'un château, sans grâce et ni chauffage, moisie de toutes parts des infiltrations qu'on ne s'abaissait pas à réparer…l'héritage est arrivé, juste au moment où les parents allaient se trouver contraints d'y déménager...la providence...Un frère avait commencé à poser des questions...il n'y avait pas eu de réponses... et puis des choses graves comme l'accident mortel de ce petit frère écrasé par un tracteur dont personne n'a jamais dit qui le conduisait... et la messe, il allait encore à la messe, pas souvent, mais il y allait...quand j'y pense, un univers de secrets à demi murmurés, de non-dits, de dénis, de mensonges, de revanches à prendre sur la malchance et sur l'injustice...quand j'ai su, j'ai pensé qu'il devait être atrocement malheureux, enfermé dans son silence...le dévoilement l'a soulagé au contraire et la vie continue...enfin, je ne sais pas, on ne le voit plus...son ex-compagne, mon amie, voudrait inventer une vengeance pour toutes ses années de mensonge...elle souffre encore, je voudrais l'aider mais rien ne vient, absolument rien...si vous avez des idées ?

 

 

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