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les énigmes du monument aux morts de Lissieu

Lissieu a choisi un monument aux morts bien particulier, avec un poilu poing levé, intitulé résistance ! Un thème plutôt rare que le sculpteur lyonnais Félix Dumas, son auteur, n' a vendu qu'à une seule autre commune du Rhône : St Genis les Ollières.

 

Le devis de la statue de 2,10m en granit aggloméré vitrifié + le socle en pierre et maçonnerie + la plaque commémorative au cimetière + le gravage de 22 noms s'élève à 7790 F pour lesquels la commune recevra une subvention de l'Etat de 6782 F et a d'ores et déjà voté une subvention de 500 F. Le conseil municipal demande à l'Etat et au département de prendre en Charge les 508 F restants "étant donné que la petite commune de Lissieu, en raison de ses faibles ressources ne peut s'imposer des sacrifices plus importants".

 

La commune a récemment remplacé la statue de pierre par un moulage en bronze et l'a déplacée de l'avant de la mairie à l'arrière de l'église.

Qu'importent ces détails qui ne sont que décisions bien courantes d'un conseil municipal !

 

L'énigme prend forme lorsque je constate que la liste des noms inscrits sur le monument ne correspond pas à la liste figurant dans le livre d'or (1) de la commune, ni à la liste du registre des décès de Lissieu.

Là non plus rien de très étonnant. Dans bien des communes, les listes inscrites aux monuments aux morts divergent de celles envoyées aux communes par le ministère des pensions pour vérification. On a même écrit des romans (2) sur toutes les négociations qui ont accompagné l'édification des monuments aux morts et l'arrêt des listes devant y figurer.  A Lissieu, l'écart est particulièrement important :

  • 17 noms dans le registre des décès de la commune  entre 1914 et 1922 ;

  • 14 noms sur le livre d'or  des morts pour la France (3);

  •  22 noms sur le monument aux morts .

24 noms au total dont 10 seulement communs à toutes les listes !

 

Si l'on considère les noms gravés, on s'aperçoit que l'ordre alphabétique n'est pas respecté (ni la chronologie des dates de décès)... comme si les deux colonnes n'avaient pas le même sens, ce n'est pourtant qu'une première approximation comme on le verra.

 

 

 

 

C'est alors que j'ai commencé mon enquête (dans les registres militaires, les registres d'état civil et les recensements et sur le site "mémoire des hommes") sur ces 24 malheureux décédés et leurs familles pour comprendre les différences entre ces listes.

 

  • Dix noms figurent sur toutes les listes (Charles Borron, Benoit Joseph Chaffange, Claude Philibert Clément, Pierre Marie Dufournel, Augustin Gardet, Jean Claude Gardet, Benoit joseph Mayoud, Petrus claude Mayoud, Hugues Vernay, Joannès Vernay). Ils figurent dans la première colonne par ordre alphabétique. Quatre d'entre eux seulement étaient nés à Lissieu, mais Lissieu était leur dernier lieu de résidence avant leur mobilisation. Chaffange et Clément venaient de se marier en 1914 à 34 ans pour l'un, en 1916 à 41 ans pour l'autre.

  •  Deux noms oubliés sur le monument aux morts et pourtant "Morts pour la France" et figurant dans la liste d'or (François Accampo et André Léon Antoine Defrance) étaient ouvriers agricoles originaires de Sain Bel et d'Ozon, peut-être temporaires, sans lien avec la commune que d'y avoir travaillé pour leur dernière saison. Defrance figure d'ailleurs sur le monument aux morts d'Ozon aux côtés de son frère Ernest; il était marié et avait deux enfants. François Accampo ne figure pas sur le monument de Sain Bel.

  • Trois noms ne figurant pas dans la liste d'or mais rajoutés au monument aux mort ( Joseph Brossette et Jean Marie Bouchacourt et Louis Berroud ); aucun n'était né à Lissieu mais ils y sont physiquement  morts et figurent sur le registre d'état civil; pourtant leurs histoires sont différentes :

    •  les deux premiers sont morts de tuberculose pulmonaire  (à la Clôtre et à Plambeau) après avoir été renvoyés dans leurs foyers du fait de cette affection; ils ne sont pas considérés comme morts pour la France bien qu'ils aient fait leur part de guerre. Joseph Brossette était marié et sa femme mourra peu après lui; Jean Marie Bouchacourt laisse une femme et trois enfants.

    • le troisième, Louis Berroud, habitait Lyon où il était boulanger, marié et père de deux enfants. Il est mort à Lissieu (au bourg) chez ses parents des suites de ses blessures de guerre. La qualité de mort pour la France lui a été décernée. Ses deux orphelins seront élevés à Lissieu par leurs grands parents et l'un d'eux s'établira même à Lissieu.

  •  les sept autres noms ne figurant pas dans la liste d'or mais ajoutés au monument aux morts (Joseph François Berroud, Claude Joseph Thibaut, Augustin Thion, Antoine Troncy, Philippe Marius Furnon, Marius Braillon, Claude Nové) ont tous été déclarés morts pour la France mais n'habitaient pas Lissieu au moment de leur mobilisation  (deux seulement étaient nés à Lissieu, trois seulement y étaient domiciliés au moment de leur service militaire), mais leurs familles   s'y trouvaient au moment de leur mort. pou Antoine Troncy, une femme et trois enfants dont un posthume aux Favières. Pour Marius Furnon, teinturier à Lyon, une épouse à Lyon, mais aussi une tante épouse Lacrotte et un neveu. Ils figurent dans la deuxième colonne des inscriptions et, pour la plupart, aussi sur les monuments de leurs communes de résidence : Lucenay, Les Chères, Lyon, La Tour de Salvagny (mais non à l'Arbresle ou à Chazay d'Azergues). Joseph François Berroud, frère de Louis, est un cas particulier : il ne figure nulle part ailleurs que sur le monument aux morts de Lissieu : Joseph François, forgeron, né à Lissieu,  s'était engagé volontaire dans la marine à 18 ans le 22 août 1918, il est mort quelques jours après à l'hopital de St Mandrier d'une broncho- pneumonie grippale double.

Les approximations dans la gravure des noms et prénoms (signalées en italique) ne facilitent pas la recherche...et pourtant la gravure de ces 22 noms et prénoms a coûté  950 F à la commune, soit 12% du coût du monument. Et pourtant la commune a été économe : pas de mention de grade des soldats, pas de mention de date ou de lieu de décès,  pas de mention de décoration, contrairement à ce qui a pu se faire ailleurs.

 

 

Avec sa liste de 22 noms, Lissieu l'emporte sur toutes les communes limitrophes avec un taux de mortalité de 4,3 % et n'est dépassée que par Marcilly d'Azergues qui affiche 25 noms pour 420 habitants en 1911, soit 6% et Les Chères qui affiche 35 noms pour 583 habitants en 1911, soit 6%. Chasselay la commune la plus importante à l'époque n'a retenu que 27 noms pour 1139 habitants (2,4%), Limonest 31 noms pour 933 habitants (3,3%), Chazay d'Azergues 33 noms pour 821 habitants (4%).

 

 

Quelles conclusions  tirer de toutes ces remarques ? Sans doute la confirmation que le décompte officiel de 1 400 000 morts français et coloniaux n'a rien d'une certitude.

Aucun chiffre n'a jamais été communiqué pour les déserteurs, ou « abandon de postes au combat »,  il y en aurait plusieurs milliers dans ce cas. Plus de 300 000 soldats français ont été portés disparus et le plus grand nombre n'a jamais été retrouvé. Après la guerre, il fallait prouver la mort d'un soldat disparu, souvent par décision judiciaire., ce qui a été le cas pour plusieurs soldats de Lissieu, mais peut-être pas pour tous.

 

Malgré toutes ces incertitudes, cette recherche m'a fait découvrir une vraie particularité de Lissieu, la prépondérance au début du XXeme siècle dans sa population des gens venus d'ailleurs (7 seulement des 24 soldats considérés étaient nés à Lissieu, 70 % étaient nés ailleurs) : domestiques, journaliers, ouvriers agricoles, valets de ferme, jardiniers, vignerons, métayers, fermiers qui vivaient au service des châtelains, mais aussi des propriétaires agricoles de Lissieu. Des familles qui parfois étaient contraintes de déménager plusieurs fois  en une seule génération, dans la commune ou vers d'autres communes après avoir fait un court passage à Lissieu ; d'autres encore qui parvenaient à s'y enraciner mais restaient très pauvres et sans terre et plaçaient, dès que possible leurs jeunes  enfants, au service de plus fortunés.

Après l'histoire des châtelains, résidents secondaires et maires de la commune, c'est cette autre histoire que je veux explorer. L'histoire des migrants de l'intérieur qui ont travaillé la terre de Lissieu pour ses propriétaires... Ils venaient de Loire et de Haute Loire, de Savoie, de l'Ain, des monts de Tarare ou de ceux du Beaujolais, comme le montre cette carte où j'ai recensé  tous les lieux d'origine des familles dont les patronymes sont inscrits sur le monument aux morts de Lissieu. Des familles d'agriculteurs mobiles, tout à l'opposé de l'idée que l'on se fait de paysans enracinés et immobiles.


Trois types de familles semblent se dessiner dans ce moment de l'histoire de Lissieu, familles qui avaient sans doute peu de rapport entre elles :

  • les familles de châtelains, résidents secondaires et maires de Lissieu

  • les familles de propriétiares non châtelains

  • les familles des paysans sans terre.

 

 

1) Par la loi du 25 octobre 1919, « relative à la commémoration et à la glorification des morts pour la France au cours de la Grande guerre », l'Etat lance le projet d'un Livre d'or comprenant les noms de tous ces héros jusqu'alors anonymes, qui serait déposé au Panthéon.Le ministère des Pensions, nouvellement créé, est chargé d'établir, à partir du fichier existant, la liste des Morts pour la France de chaque commune ; il l'adresse en 1929 aux maires qui la contrôlent et l'amendent. Des correspondances témoignent souvent de ces échanges entre les deux parties. Ces listes sont numérisées et consultables.

https://www.geneanet.org/archives/releves/search_etat_civil?clef=dep_0d&ref=fraralf69lissieu

2) "Au-revoir là-haut" de Pierre Lemaitre est le plus connu, mais "le Monument" de Claude Duneton ou "Le vent du boulet" de Sylvie Dubin méritent auss d'être lus.

3) Dès 1914, la qualité de "mort pour la France" est attribuée aux civils et aux soldats victimes de la guerre ; ainsi, tout au long du conflit, le ministère de la Guerre tient à jour un fichier de tous les soldats honorés de cette mention qui répondait à des critères précis : seules les personnes décédées entre le 2 août 1914 et le 24 octobre 1919, morts sur le champ de bataille ou à cause de dommages directement imputables au conflit, étaient susceptibles de la recevoir.

 

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