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Saint-Barth

07/06/2019

 J'écris des nouvelles, très courtes ou plus longues, la plupart du temps pour des ateliers d'écriture en ligne.

Je les publie parfois sur Wattpad ou Short-edition mais pas toujours, et jamais je n'en fais un post sur mon blog.

Je les envoie parfois aux personnes concernées mais pas toujours (qui parfois m'interdisent de les publier).

Ce sont des textes de pure fiction mais désormais ils remplacent quasiment un journal intime et s'inspirent des rencontres faites dans la semaine, des choses que l'on m'a racontées ou de ce qui me préoccupe sur le moment.

C'est décidé, je crée une nouvelle catégorie "nouvelles".

A vous de me dire si vous les aimez...

 

 

St Barth

 

Je me souviens qu’elle avait une peur panique du vent. Dans la journée, ça la rendait nerveuse et cassante, et la nuit elle ne dormait pas. Nous ne couchions pas dans la même chambre, mais parfois elle faisait un tel raffut qu’elle me réveillait. Parlait-elle à quelqu’un ? priait-elle ? Je l’entendais entre le bruit les palmes qui frappaient mes stores et celui des rafales qui faisaient claquer des tôles au loin. Le vent ce n’est pas tous les jours à St Barth, les ouragans non plus, heureusement. Du travail en plus, cela nous en donnait. A chaque accalmie, il fallait redresser les meubles de jardin emportés, balayer les feuilles, les branches et les pétales de fleurs qui s’accumulaient dans tous les recoins, passer l’épuisette dans la piscine ; tout cela avant de préparer le repas ! Berthille était l’employée à l’année d’un couple de retraités propriétaires d’une grande résidence, entre dame de compagnie, cuisinière et femme de ménage ; moi j’étais son aide, nourrie-logée, mais non rémunérée. Nous avions notre propre appartement dans leur résidence et chacune sa chambre. Berthille m’avait recueillie à la marina : une transatlantique qui avait mal commencé pour moi. Je rentrais des Bahamas, en bateau-stop comme j’y étais venue, sur un voilier de 25 m quand le skipper avait considéré qu’il ne pouvait plus me supporter, incompatibilité d’humeur et aucun remboursement de ma participation à la caisse de bord puisqu’il ne prendrait pas d’autre équipier bateau-stopeur. Autant dire que je n’avais plus un sou et juste l’espoir de trouver un peu d’aide chez une copine institutrice à Saint-Martin. Berthille cherchait une « stagiaire » comme elle disait, capable de faire un peu de ménage et de conduire pour aller faire les courses et promener ses patrons. Moi, ça m’allait, au moins jusqu’au moment où je trouverais un moyen de rentrer en France. Berthille, ça lui allait aussi, elle avait l’habitude des oiseaux de passage. C’était sa distraction, sa façon de découvrir le monde et de rencontrer des gens à qui parler. Sa façon de rester vivante, comme je l'ai compris plus tard. Il faut dire que ses patrons étaient très très vieux, à peu près immobiles et pas causants du tout. Je crois qu’ils passaient leurs journées devant Netflix, climatisation réglée au maximum. Et St Barth est vraiment un coin de France où je ne conseillerai à personne de passer ses vacances. La plus grande attraction est à l’aéroport où les avions se posent et décollent au raz des flots, mais ça tu le vois aussi bien sur YouTube, le bruit et le danger en moins. La vie est horriblement chère, mais vraiment, et les Américains super-riches envahissent tout. Rien pour moi qui n’aime que lire et écrire et dont le seul bien sur terre est un MacBook air qui m’accompagne partout, avec son caisson pour les traversées. Nous nous entendions bien Berthille et moi et le service nous laissait pas mal de temps libre, tous les après-midis et toutes les soirées après le repas, sauf si les patrons sortaient. Ils nous emmenaient toutes les deux et nous mangions à leur table, rapport à leur difficulté à se déplacer seuls, ne serait-ce que pour aller aux toilettes. Paradisiaque et lourd à la fois, mais ce n’était pas tous les jours, une fois par semaine tout au plus. Les autres soirs, au bord de la piscine, peu à peu, Berthille me racontait sa vie par petits morceaux. Elle avait beaucoup voyagé un peu partout dans le monde, avait vécu au Canada, avait été championne d’échecs. Avant sa retraite, elle était professeure d’anglais. Avant sa retraite et avant l’ouragan. On n’allait jamais plus loin que l’ouragan. La voix de la patronne retentissait alors dans l’interphone. Il fallait les coucher, apporter les tisanes, brancher le dispositif anti-intrusion. Il m’a fallu plusieurs mois pour savoir ce que l’ouragan avait fait de la vie de Berthille et c’était infiniment triste.

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