Tous droits réservés Danièle Godard-Livet 2018

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« Dans la forêt », mais d’où vient le succès incroyable de ce livre de Jean Hegland?

 

 

Un film canadien tiré du livre en 2016, 150 000 exemplaires vendus en France depuis la traduction en français en 2017, la presse enthousiaste, 400 critiques élogieuses sur Babelio, autant sur Bibliosurf, le bouche-à-oreille qui fonctionne à plein, l’auteure invitée au festival étonnants voyageurs, comment un livre écrit en 1996 peut-il connaître aujourd'hui un tel succès ? Je l'ai lu pour comprendre ce que portait de nouveau cette robinsonnade, à trois siècles de distance de la parution de Robinson Crusoë.

 

Un résumé tout d’abord : dans un monde où tout s’est arrêté, électricité, avions, voitures, deux sœurs vont trouver leur salut dans la forêt en apprenant à y vivre comme à renoncer à leur passé et à leurs rêves (Harvard pour l’une, la danse pour l’autre).

 

Une moitié du livre est consacrée à la description de ce qui ne marche plus dans le monde nouveau et au récit de la disparition des voisins, des habitants de Redwood et des parents. Peu d’explication concernant les causes de l’effondrement général de la société technologique et de consommation, ni de la disparition de tous les habitants. La mort de la mère d’un cancer est rapidement évoquée, on assiste à la mort du père d’un accident de tronçonneuse (dont il avait enlevé la sécurité !)

Heureusement, il reste aux deux sœurs une encyclopédie, un métronome, des conserves, l’eau de la source, des allumettes, un fusil et trois poules qui continuent à pondre (mais pas de coq). Accessoirement aussi une éducation éloignée des standards : elles ne sont pas allées à l’école ayant la forêt et la bibliothèque municipale comme ressources ; la mère ancienne danseuse était devenue potière et tisserande ; le père, un peu alternatif qui avait emmené sa famille vivre loin de la ville, avait un solide esprit critique. On est en pleine collapsologie, personne n’échappera à l’effondrement, même les mieux préparés et les plus critiques vis-à-vis du monde actuel qui court à sa perte.

Une fois les regrets dépassés (un petit ami écarté), les tentations repoussées (le petit ami revient pour emmener les sœurs vers la côte Est où une vie normale aurait repris), les rêves mis de côté (Harvard et la danse) et toutes les réserves consommées, les deux sœurs vont se mettre au jardinage puis à l’exploitation des ressources de la forêt avec d’autant plus d’énergie que l’une des deux est enceinte (suite à un viol par un individu sorti de nulle part et reparti). Dans cette deuxième partie, on entre dans un cours de jardinage et de botanique (succinct et basé sur de nombreuses citations tirées de l’encyclopédie conservée) et on n’échappe pas à un cours sur la grossesse et ses nombreuses pathologies ni à un résumé des différentes difficultés de l’accouchement. C’est la partie robinsonnade féministe avec à l’appui le récit de la survie d’une Indienne isolée sur une île. Pas un homme, un petit regret de voir le sexe (masculin) du nouveau-né, la découverte de la beauté de la nature, de sa sensualité et de la sororité qui va jusqu’à l’inceste.

Les dernières pages sont plus étranges encore, les deux sœurs utiliseront leurs dernières gouttes d’essence pour brûler la maison de leurs parents et les livres, tous les livres. On entre dans le survivalisme le plus intransigeant avec le mantra qui accompagne les sœurs « tu n’appartiens qu’à toi » et ça fait peur.

 

J’imagine que le succès du livre tient en partie à celui des thèses de Pablo Servigne, aux angoisses qui montent pour cette civilisation qui court à sa perte, aux désirs de reconnexion avec la nature, mais pourquoi cette dystopie fait-elle abstraction de toute communauté, de tout individu mâle et de tout passé (parents, livres et maison) ?

L’auteure Jean Hegland assure pourtant que pour l’humanité le plus important reste la communauté, la nature et les histoires.

Sans doute est-ce aussi le message d’espoir ("Hope is Power" dit l'affiche du film) qui fait le succès du « livre-refuge » comme l’écrit Télérama « qui montre qu’on peut toujours se fabriquer un nid douillet avec des broussailles » ! Si seulement c’était vrai ! Est-ce cela qui m’a le plus dérangée, le côté programmatique d'un récit  qui ne peut être que pure fiction trompeuse, voire dangereuse ? Et ce repli sur les liens familiaux (hors parents, opportunément disparus) que peut-on en conclure ? Le monde nouveau se construira-t-il sans les générations coupables de sa destruction ?

Style poétique, construction pleine de rebondissement ? je vous laisse apprécier : la mort (dramatique) du père et l'accouchement de la soeur pourraient figurer chez Stephen King (avec des bons sentiments en plus) et bien des rebondissements ne sont que cliffhanger...sans suite qui laissent le lecteur sur sa faim après avoir généré le suspens, d'autres sont si "parachutés" (le viol) qu'ils vous laissent sans voix.Un certain abus des flashback aussi. Comme un cours de creative writing pas vraiment assimilé.

 

Dystopie, robinsonnade, ode féministe, fable écologique ou manuel survivaliste, à vous de choisir ! Si cela vous donne l’envie de vous pencher sur les beautés de la nature sans attendre l’effondrement, ce sera déjà bien. Et également de suivre les éditions Gallmeister qui ont fait connaître David Vann et "Sukkwan Island", une fable beaucoup moins rassurante, mais un livre d’une autre valeur, comparable à « Sa majesté des mouches » de William Golding que je viens tout juste de lire (alors que j’aurais dû le faire depuis longtemps)...et où Jean Hegland a dû trouver sa chasse au sanglier !

 

PS : si vous souhaitez vous mettre à la farine de gland, consultez une recette un peu plus détaillée que celle fournie par le roman. La lixiviation des tanins demande du temps et de la patience, pas seulement une filtration dans l'eau du ruisseau.

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