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Jour de pluie sur la ligne 21

 

Jour de pluie. Elle aime la pluie, les photos sous la pluie. Très peu de peintres ont peint la pluie qui tombe, c’est un privilège de la photo et du cinéma. Le bus stationne une demi-heure à Limonest cimetière. Le chauffeur met son vêtement de pluie, ajuste sa capuche et sort faire quelques pas dehors pour tromper l’attente, puis il reprend sa place. Elle patiente avec une autre passagère, arrivée comme elle en voiture au terminus et cette attente dans le silence avec seulement le bruit des gouttes sur la carrosserie est parfaitement apaisante. Elle se dit qu’elle n’abordera personne pour ne pas briser le charme de ce voyage.

 

Gare de Vaise, café, la serveuse la reconnait. Quant à elle, elle admire le calme avec lequel la commande à rallonge d’une autre consommatrice est traitée : un café avec un peu de lait, puis un croissant, puis une part de pizza, puis deux sucres que la serveuse ajoute et mélange avec la touillette. C’est une dame qui revient de sa prise de sang à Berjon.

« Si vous ne connaissez pas, c’est que vous n’êtes pas d’ici.

- Je suis de Lissieu.

- C’est la campagne là-bas ; vous devez habiter une petite maison.

- Non plutôt une grande maison avec des locataires maintenant que les enfants sont grands. 

- C’est bien, ça vous fait de la compagnie »

Sa fille travaille chez Hermès à Bourgouin-Jallieu. Elle a fait des foulards, des pochettes, maintenant elle est à la coupe. Elle habite Bron, c’était trop loin Saint-Rambert. « Fais ta vie, je lui ai dit, ne t’occupe pas de moi. »

 

Deux dames à cheveux blancs en renseignent une troisième qui va à la Macif à Champagne. Au téléphone, elle ne comprend rien, alors elle a décidé d’y aller. Elle se déplace avec une canne et porte des chaussures ouvertes pas vraiment adaptées aux jours de pluie. Les cheveux blancs lui promettent de lui indiquer le bon arrêt, puis la confient au chauffeur d’un 61 qui passe. Il fait mine de ne rien comprendre, mais elle sait qu’il arrêtera la dame à la canne au bon endroit.

 

Quand arrive le 21 de 10 h qui passe par l’échangeur Sans souci, traversant le parc d’affaires, elle retrouve un chauffeur qu’elle connaît. Plaisir des retrouvailles et d’évoquer ce garçon qui partait rejoindre sa copine à Berlin avec un tout petit sac à dos avec juste des slips et des chaussettes.

Les cheveux blancs prennent le même 21 qu’elle, mais refusent les photos.

 

Deux jeunes femmes montent à Champagne et descendent à Dupuy. Elles travaillent chez Virgin, la radio (il faut marcher un peu). Elles font passer les pubs. Pas de photos, mais elle leur donne quand même sa carte en leur suggérant de faire passer une pub pour son blog. ça les fait sourire.

Elle aimerait parler de ce parc d’affaires, de ces cubes qu’on a plantés et de ces routes qu’on a tracées au milieu des champs, mais une lectrice attentive lui a dit que ces détours par l’histoire et les archives n’étaient pas passionnants, qu’il valait mieux parler des gens et d’aujourd’hui. Elle parlerait aussi du parc du château de sans-souci et de son étang, juste derrière Norauto, vendu à un promoteur quand a ouvert l’autoroute. Tant pis, les passagers du 21 passeront chaque jour devant la levée de terre qui le cache sans savoir qu’il y a derrière un château devenu restaurant de viande, allée des cyprès. Après tout, ils ne ratent peut-être rien les passagers ; sauf peut-être les grands cèdres qui demeurent au milieu des cubes et la vue sur l’étang et ses cyprès chauves.

 

Une jeune fille qui monte à La gabrielle et descend aux villas. Elle travaille chez Chassport. Il faut marcher un peu jusqu’à Auchan. Pour la deuxième photo, elle a un immense sourire, mais la photo est bougée.

Les cheveux blancs descendent à Belle Croix sans un mot. Elles sont fâchées. De quoi ? Elle ne les a pas prises en photo. Parce qu’elle a discuté avec le chauffeur ? Ne pas s’en faire. C'est le conducteur qui le dit ; il décrypte les humeurs de ses clients.

Le plancher du bus est luisant de pluie. Le conducteur a trois minutes de pause. Il repart juste après. Encore deux allers-retours sur sa feuille de route avant la fin de son service. Il a commencé à 4 h 58. Ne connaît pas son service pour la suite, mais lui mettra un mot quand il le saura.

 

 

 

 

 

 

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