• Danièle Godard-Livet

La Belgo (que faire du patrimoine industriel du siècle dernier ?)


ce qu'il restait de la Belgo en 2018 (Google)

La Belgo, c'était une usine papetière de Shawinigan construite en 1900 au confluent des rivières Shawinigan et St Maurice, ouverte en 1904 et fermée en 2008 (l'annonce est faite aux 550 employés le 29 novembre 2007, la fermeture définitive est réalisée le 18 février 2008). En 2009, une entreprise de recyclage se porte acquéreuse pour la déconstruction, mais en 2017 elle n'a toujours pas achevé le travail et ne donne plus de nouvelles.

Après d'ultimes essais pour trouver des solutions de réhabilitation du bâtiment industriel, le mur du bâtiment restant longe la route et commence à s'effondrer sur les voitures qui passent. On entreprend des travaux de sécurisation : on enlève briques et fenêtres les plus dangereuses, mais devant les dégradations trop importantes il est décidé de démolir avant l'hiver 2020.

L'opération s'avère plus complexe que prévue : le bâtiment enjambe la rivière qui risque d'être contaminée par les matières polluantes (huiles, amiante, résidus de pâte à papier), le mur menace la route qui doit être recouverte de sable pour être protégée.

En novembre 2020, la destruction commence sous le regard des anciens entre soulagement et nostalgie : "mur de la honte" ou témoignage patrimonial qui faisait partie du paysage ?


Deux mois pour fermer une usine après un siècle de fonctionnement, 12 ans pour la déconstruire, des industriels irresponsables, la propriété privée qui l'emporte sur l'intérêt général, aucune politique relative au patrimoine industriel et aux paysages, des anciens blessés dans leurs mémoires de vies de travail, des déconstructeurs obligés de prendre des risques considérables et une facture payée par la collectivité. Voilà le bilan que je tire de cette aventure québécoise... emblématique de bien d'autres situations tout aussi catastrophiques.


Des artistes parfois s'en emparent :

l'auteur de cette sculpture faite à partir de déchets de la Belgo souhaite rester anonyme.

Martin Laferrière a écrit un beau texte sur le mur de la Belgo que je vous livre ici :

OPINION / Chère Belgo,
Nous n’avons pas été assez présents, mobilisateurs, convaincants, ça coûtait trop cher, ce n’était pas approprié, bref, on n’a rien pu faire pour empêcher la démolition d’un de tes bâtiments, le plus beau. Les pelles sont passées et le carnage a eu lieu.
Nos pères, grands-pères, oncles, tantes, mères, voisins y ont travaillé, ça faisait partie de notre quotidien dans l’imaginaire et l’empreinte territoriale était sa manifestation à la jonction des rivières qui justifiait son implantation. Le mur de briques, la passerelle, la corde de bois gigantesque et les ponts mystérieux évoquant des glissades d’eau géantes faisaient partie du paysage. Et oui, le paysage ce n’est pas seulement des parterres de gazon et des géraniums en fleurs au mois de juillet, ou encore des collines bucoliques avec une rivière et deux ou trois Holstein en arrière-plan. Le paysage n’existe que pour l’observateur situé dans un cadre culturel. Il se définit par sa relation entre le monde domestique et le global insaisissable. Bref, par nos narratifs collectifs, nous sommes en partie le paysage.
Un de tes bâtiments est démoli, une partie de nous est partie, admettons-le, et admettons surtout qu’il y a un très gros prix à payer à cette perte. Cette perte est identitaire à l’échelle de la ville, de la région et de la nation. Mais dans le présent «ça coûtait trop cher, ce n’était pas beau, ça pourrait être quelque chose d’autre et surtout, c’était dangereux! » Des narratifs intériorisés qui démontrent aussi l’institutionnalisation d’une certaine dévaluation du patrimoine industriel.
N’est-il pas temps que des questions paysagères soient engendrées collectivement et communautairement pour construire un territoire plus grand que des stationnements ou des carrefours de rassemblement de super-surfaceland? On est dur et il faut l’être, le discours est d’actualité et le fer est chaud. Dans une pensée de service écosystémique, les paysages culturels, au Québec, sont des fruits mûrs à récolter après avoir profité de ses ressources.
Dans son emplacement, ton site a aussi une patrimonialité, c’est pas juste un objet architectural situé sur un carrefour homogène et anonyme. Il est temps que nous pensions aussi notre milieu urbain en tant que manifestation de ce que nous sommes, forgés par ce paysage avec ses complexités, plutôt qu’en termes d’ingénierie, d’efficacité économique quantifiée et actuarielle. Nous voyageons tous, avons mangé ou magasiné dans l’ancienne «locoshop» d’Angus à Montréal, ou apprécions les formes des silos du vieux port de la même ville. Ou même, avons vu le travail de restauration dans la région de la Ruhr (Google: Emscher Park) restauré avant le tournant du millénaire. Ici, en 2021, il fallait se débarrasser de tes murs croulants.
À l’ombre de ce désastre, les paysages culturels sont pourtant des leviers de développement à intérêt grandissant et une ressource impérative pour cette mouvance extramétropolitaine vers des habitats du mieux-être. Juste regarder d’anciennes images de la côte Saint-Marc vers l’ancienne usine Alcan fait battre le cœur. Des photos sont disponibles au Centre canadien de l’architecture (CCA) dans un travail de recherche sur Shawinigan et Arvida.
Ce long préambule dur pour poser ces questions. Est-ce que le carnage est terminé? Avons-nous une chance de voir quelques vestiges de ce paysage industriel avoir un minimum de respect au-delà d’être un sujet sur des t-shirts ou des vidéos Facebook? Nous avons une culture et sommes un peuple construit par les forêts, rivières, topographies d’escarpement et de collines, mais aussi de pâte à papier, d’alumineries et de moulins. Juste à écouter Gilles ou Fred, au cas où l’oreille aurait préséance sur l’oeil. Pour qu’aujourd’hui notre conscience dans ce lieu soit justifiée, il est impératif que des manifestations de ces éléments naturels et construits, le paysage culturel, s’imposent.
Et ton site n’est pas seulement aux Shawiniganais, pas plus que le paysage d’arbres anciens de la route des lacs entre Saint-Élie-de-Caxton et Saint-Mathieu-du-Parc n’appartenait à untel. Les paysages sont collectifs. Repenser ton site en tant que ressource de paysage culturel au portail de la ville est aussi l’utiliser comme levier pour requalifier et revitaliser d’autres zones urbaines de proximité, dans un esprit d’économie circulaire et de mobilité active. Ça fait plus rêver et c’est davantage stratégique. S’il était jugé trop contraignant de conserver ton cœur, aurons-nous un minimum de vision et de sagesse pour mettre à profit l’enseignement de précédents, mettre à l’avant l’arrière-plan et proposer un avant-plan reflétant nos valeurs en articulant ce qui est encore préservable?
Des amis qui te veulent du bien et valorisent ta présence, même amputée...


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