• Danièle Godard Livet

Dino Zorre, un des malassis* ?


En regardant le jardin depuis la cuisine, il profite du petit matin et de son café. Il n'a pas encore fait son petit post quotidien, il laisse venir l'inspiration, doucement, tranquillement. Un oiseau s'est posé sur la barrière qui borde le potager. Il faudra qu'il ressorte les mangeoires car l'hiver arrive ; voir aussi si elle n'ont pas besoin d'être rafistolées ou revernies et puis acheter des graines de tournesol ; il n'a pas fait attention si elle sont déjà en vente au Gam vert. Il attend la journaliste de La Montagne, s'il avait fait son exercice journalier avant son arrivée, ce serait mieux. Après il sera ailleurs, elle lui aura empli la tête d'autres choses, des souvenirs presqu'oubliés, des questions auxquelles il s'efforcera de répondre même après son départ, de l'agitation du monde. Il veut garder sa fraîcheur du matin sans prétention, c'est important. Facebook est son carnet de croquis, sa mémoire ; il n'accepte pas d'amis mais tous ses posts sont publics et il aime voir ces petites marques d'appréciation qui viennent de nulle part, des pouces et des coeurs, et parfois des commentaires. Il ne répond jamais.

La journaliste va lui reparler des Malassis et lui demander une fois de plus comment il a vécu la destruction des grandes fresques du centre commercial d'Echirolles. "11 variations sur le Radeau de la Méduse ou la dérive de la société". 800 mêtres de façade ! De la belle ouvrage collective en fibrociment, même si c'était de la mauvaise peinture ; et gigantesque et qui faisait parler. Que lui dire si ce n'est qu'il y avait bien longtemps qu'ils avaient fait le deuil, tous les cinq, de ces années d'un autre temps. Et qu'ils était bien présomptueux alors de penser changer la société avec la peinture. Qu'ils ont suivi des chemins différents mais ne se sont jamais vraiment perdu de vue ; c'était une aventure forte que cette coopérative même si elle n'a duré qu'une dizaine d'années ! Il était le plus vieux et il est le seul encore vivant. C'est ça qui le fait réfléchir. Tous morts sauf Christian ! Comme elles sont loin ces années 70 ! Ils pensaient alerter sur les dérives de l'époque, mais ils n'avaient pas vu le pire. Ça le fait rire maintenant d'avoir été tellement prémonitoires et complètement oubliés. A Charlie, ils n'ont pas eu cette chance ! Ah ! du bruit, ils en ont fait avec leur « grand méchoui » installé au grand palais en 1972 et décroché dans la foulée. La police avait chargé ! On reparle un peu du collectif cinquante ans après mais il faut aller au musée de Dole pour voir les tableaux. Leur expostion de 2015 était intitulé « les Malassis, un collectif de peintres toxiques ». Ils devaient l'être toxiques pour avoir été, en leur temps, critiqués, hués, détestés de toute part et être désormais portés disparus, inconnus, oubliés…

Ils ont perdu la bataille contre les Rauschenberg, Support-Surface et autres minimalistes, les Buren et compagnie (BMTP). Ils étaients « ces peintres un peu trop évidents, chez qui on cherche en vain davantage de profondeur derrière la simple représentation sur la toile des thèmes qui leur sont chers ». Il faut être obscur pour le marché de l'art !

Il est resté le même au fond mais on ne se rebelle pas à soixante-dix ans. On est juste content d'en être sorti vivant. La stratégie du rat comme il dit, tout essayer pour trouver la sortie. Oui la sortie, c'est ce bonheur calme dans la nature ou en ville quand il fait trop froid en Corrèze et qu'ils rentrent à Paris avec les chiens, c'est cette beauté intérieure qu'il cultive et ces tout petits jaillissements qui lui permettent chaque matin d'exprimer un peu plus qu'un sourire, un petit dessin, une image, un petit mot. Ces petits riens dont il fait collection et qu'il dessine sont la trace qu'il laisse, minuscule.

Quand la journaliste sera partie, il ira marcher et compléter sa collection de glands. Après mûre réflexion, il a intégré des glands de chène américain qui ressemble à des noisettes. Ils vont très bien avec les autres et apportent d'autres nuances de fauve. Cela prend forme et ça le réjouit. Le fragment est sa forme et le parcours sa mise en forme.

Son parcours, oui la vie est un parcours. Il est allé assez vite vers l' écriture et le théatre en laissant un peu de côté sa vocation de peintre, comme Christian en fait, l'autre survivant. Jean Claude, Lucien, Michel, Gérard ont tous persévéré comme artistes plasticiens (comme on dit maintenant) ; ils ont enseigné dans les écoles d'art de province (Nantes, Orléans, Bourges, Nancy, Angoulème ), pris des responsabilités , Jean Claude à la direction des Beaux Arts de Nantes et Michel au ministère de la culture et dans le syndicat CGT des artistes. Trop sérieux pour lui, trop de conflits et trop de vapeurs de solvants. Lui, il a écrit sur Cézanne et puis publié quelques petits livres « Comment grossir sans se priver » reste son titre préféré mais il n'est pas réédité. Pourtant c'était drôle, non ? Il a toujours bien aimé donner des titres « Tentative de créer un style Ve République dans un appartement-témoin de 3 pièces, grandeur nature ».

C'était de lui, déjà.

* Le mouvement des "Malassis" prend forme et s'épanouit dans "l'entre-deux-mai", entre mai 68 et mai 81. Six peintre s'unissent dans une même envie, ils s'appellent Henri Cueco, Lucien Fleury, Jean Claude Latil, Michel Parré, Gérard Tisserand et Christian Zeimert (qui démissionne un an après la création). Les Malassis, c'est un quartier de Bagnolet, dans la banlieue rouge. C'est aussi un nom idéal pour se démarquer du système. Que définissent-ils ensemble ? Une peinture politique et figurative, qui s'en prend à la "nouvelle société" : la société lisse et sage de Pompidou, la société de consommation, matérialiste. Ils s'opposent aussi à l'image romantique de l'artiste solidaire, et décident de créer des oeuvres collectives. Enfin, ils s'éloignent le plus possible du marché de l'art, notamment en louant leurs oeuvres plutôt que de les vendre.


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