• Danièle Godard-Livet

Bonheurs de lecture par temps de pénurie


Vos sorties sont limitées à 1km autour de chez vous. Qu'est-ce qui peut vous emmener sur les volcans du Kamtchatka ou le lac Okeechobee en Floride et vous sortir de la contemplation des murs, à part des livres ? Mais la bibliothèque n'ouvre que sur rendez-vous et sur réservation, et vous avez des scrupules à surcharger les livreurs de la Poste, alors il faut avoir de la chance... et accepter de lire ce que vous n'auriez peut-être pas choisi à un autre moment. Mais leurs yeux dardaient sur Dieu de Zora Neale Hurston et Croire aux fauves de Nastassja Martin font partie de ces livres. Bien différents, l'un quasiment oublié, l'autre bénéficiant d'un succès exceptionnel, mais tous les deux dignes d'attention.

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu de Zora Neale Hurston paru en 1937, traduit en 2020 par Sika Fakambi(Zulma). Voilà un livre que j'ai bien failli abandonner à la trentième page, malgré ce qu'en disait Toni Morisson "l'un des plus grands écrivains de notre époque". Puis le style de cette très belle traduction du langage parlé afro-américain m'a emportée. Ce n'est pas seulement l'histoire d'une petite fille d'esclaves noirs en Floride dans les années 30, c'est une belle réflexion sur ce qu'est l'amour, le vrai amour que porte Janie à Tea Cake après avoir vécu avec deux compagnons qui ne lui convenaient pas. Qu'est-ce que rencontrer celui qui vous convient, qui voit en vous le meilleur de ce que vous êtes et le fait grandir. Noir ou blanc, c'est la même quête, le reste n'est que contexte. C'est la grandeur de Zora Neale Hurston de ne pas s'arrêter aux misères des noirs dans un monde de blancs, mais de donner à ce couple des tourments et une grandeur qui dépassent la couleur de leur peau, une totale et indiscutable humanité dans laquelle tout le monde peut se reconnaître.

Croire aux fauves de Nastassja Martin (Verticales). Beaucoup de très bonnes critiques évoquent déjà très bien ce livre qui restitue l' aventure d'une anthropologue spécialiste de l'arctique gravement blessée par un ours. Ce qui m'a le plus fascinée, c'est le nombre de réédition qu'a connu ce livre , sept fois réédité depuis sa sortie en octobre 2019 !

Qu'est-ce qui nous pousse à nous pencher sur un univers et un mode de vie si éloigné du nôtre ? L'exotisme, le regret d'un monde perdu, la fascination pour le danger, l'intérêt pour la nature et les autres êtres vivants, une attirance pour la magie de ceux qui croient aux rêves prémonitoires et aux chamanes ?

Je reste dubitative : sont-ce les mêmes qui se demandent si le black friday aura lieu ou ceux qui rêveraient de se payer des chasses au mouflon et à l'ours au Kamtchatka?

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