• Danièle Godard-Livet

La reine des colonies au Panthéon ?


Qui prétend honorer le président Macron en prenant la décision de faire entrer Joséphine Baker au Panthéon ? La résistante, la franc-maçonne, la mère de famille nombreuse, la femme libre, l'artiste noire, la féministe, la bisexuelle, la vedette criblée de dettes et poursuivie par le fisc, celle qui se produisit encore sur scène à 68 ans jusqu'à ces derniers moments ou la reine des colonies ?


Il est vrai que la destinée de Joséphine Baker fut tout simplement incroyable, atypique, remarquable et qu'elle fit parler d'elle tout au long d'une moitié du XXeme siècle, mêlée à toutes les aventures de l'époque comme celle de 1931 lors de L'exposition universelle coloniale qui fut l'apogée du discours colonial français ; Joséphine Baker qui fut alors pressenti pour être reine des colonies !

Un comble de la confusion fut sans doute atteint avec la carrière de Joséphine Baker. Que cette native du Missouri, à l’accent américain prononcé, soit devenue tour à tour une Petite Tonkinoise (chanson de 1906 qu’elle reprit en 1930 pour lui assurer un succès universel), une négresse de la savane (J’ai deux amours), ou une petite sauvageonne tunisienne (film d’Edmond Gréville Princesse Tam-Tam, 1935) est un signe qui ne trompe pas. Le comble fut sans doute atteint en 1931 avec son élection au titre de Reine des colonies, dont on ne sait s’il s’est agi d’un vrai projet, d’un canular ou d’un coup de publicité… « Des impresarios habiles ont promu Joséphine Baker reine des Colonies françaises. La nouvelle n’en a été connue par le commissariat général de l’Exposition que lorsque la presse l’a unanimement publiée. Cela a fait scandale. Allait-on laisser couronner du diadème colonial une grande artiste, certes, mais qui est née dans un faubourg de Saint-Louis, sur les rives du Mississipi ? L’alerte a été chaude. Enfin, la paix s’est faite lorsque les délégués officiels, envoyés par le gouverneur Olivier à l’étoile noire, ont reçu, d’elle-même, l’assurance qu’elle acceptait de renoncer à la couronne… »

source : Histoire coloniale et post-coloniale


J'aime beaucoup Joséphine Baker dont les chansons ont bercé mon enfance. Qu'elle ait fait des choix personnels, originaux, opportunistes ou courageux n'est pas douteux. En attribuer le mérite à l'universalisme français est plus étrange.


Que la pétition "Osez Joséphine" qui n'a reçu que 38 000 signatures proclame :"Nous avons besoin de nous rassembler. Et elle incarne cet universalisme à la française, qui est évidemment tout sauf le communautarisme et le repli identitaire" c'est son droit. En revanche que le Président Macron en fasse le symbole de l'universalisme français, et ce, juste après avoir dénié cet honneur à Gisèle Halimi, c'est une autre histoire. J'appelle ça du confusionnisme, de l'instrumentalisation, du n'importe quoi. Pauvre Joséphine ! Pauvre Gisèle !


Je préfère relire ce que disait Aragon de l'exposition coloniale de 1931 : l'universalisme français c'est aussi ça, Ô reine des colonies

« Mars à Vincennes »
Palmes pâles matins sur les îles Heureuses Palmes pâles paumes des femmes de couleur Palmes huiles qui calmiez les mers sur les pas d’une corvette Charmes des spoliations lointaines dans un décor édénique De nouvelles Indes pour les insatiabilités d’Indre-et-Loire De nouvelles Indes pour les perversités du Percepteur et le Missionnaire cultive une Sion de cannes à sucre tandis que le nègre Diagne élevé pour la perspective à la dignité ministérielle administre admirablement massacrés et massacreurs sous l’égide du coq tricolore ô Venise Othello la nuit n’est pas plus noire aujourd’hui malgré les illuminations modernes Les bourreaux chamarrés parlent du ciel inaugural de la grandeur de la France et des troupeaux d’éléphants des navires des pénitentiaires des pousse-pousse du riz où chante l’eau des travailleurs au teint d’or des avantages réservés aux engagés volontaires de l’infanterie de marine du paysage idéal de la Baie d’Along de la loyauté de l’indigénat chandernagorique Soleil soleil d’au-delà des mers tu angélises la barbe excrémentielle des gouverneurs Soleil de corail et d’ébène Soleil des esclaves numérotés Soleil de nudité soleil d’opium soleil de flagellation Soleil du feu d’artifice en l’honneur de la prise de la Bastille au-dessus de Cayenne un quatorze juillet Il pleut il pleut à verse sur l’Exposition coloniale
Aragon, Persécuté persécuteur 1931

Que cela ne vous empêche pas d'admirer l'artiste, la chanteuse et la fabuleuse danseuse, dans "sous le ciel d'Afrique" ou dans Ahé la Conga

42 vues3 commentaires