• Danièle Godard-Livet

Laverie automatique


La machine à sécher le linge serait-elle en panne une fois de plus ? Martha se posait la question tous les jours de lessive. Cette minuscule angoisse lui gâchait la vie.

L’installation d’une machine à sécher le linge dans la buanderie collective avait été un épisode tout à fait significatif de la vie de l’immeuble. Il y avait eu les « pour » et les « contre », ceux qui y voyaient un gain de temps et d’effort, ceux qui redoutaient le gaspillage d’énergie, et puis les "sans avis", qui ne voulaient pas payer en plus, mais étaient devenus les plus grands utilisateurs de la machine à sécher le linge. Le propriétaire l’avait installée sans tenir compte ni des uns ni des autres et ne semblait pas mécontent de la « rentabilité » de l’engin, y compris avec des réparations fréquentes. C’est l’avantage du leasing, entretien inclus.

Martha dès le début avait fait partie des « pour ». Très sportive, elle avait besoin de laver et de sécher vite ses différents équipements et les pannes l’exaspéraient. Elle avait organisé une surveillance intensive des équipements, d’autant plus facile qu’elle lisait dans le local des machines pendant les cycles, observant du coin de l’œil les pratiques des utilisateurs. Très révélatrices de leur attitude générale dans la vie.

Les insouciants qui oubliaient lessive et pièces, devaient remonter à leur appartement, tout en occupant déjà la machine, puis laissaient leur linge stagner dans le tambour une fois le cycle terminé. Ils n’avaient le plus souvent aucun sac à linge et apportaient les vêtements par brassées en égarant certains qu'on retrouvait (les petites pièces surtout) dans l’escalier. Les méticuleux munis d’une pochette de pièces et de dosettes de lessive qui remontaient avec le sac vide qui avait servi au linge sale, observaient scrupuleusement le temps du cycle et se pointaient à la seconde où le tambour ralentissait avec le sac spécial linge propre. Les douillets qui employaient adoucissants liquides et assouplissants en lingettes (généralement très parfumés). Les resquilleurs qui introduisaient des jetons bricolés et des dosettes de produits lavants proscrits ; parfois cela marchait admirablement et gratuitement, souvent c’était la panne assurée ou l’inondation du fait de l’utilisation de produits trop moussants. La metteuse en panne, la fauteuse de trouble, une ancienne « sans avis » qui était devenue grande utilisatrice des équipements, était de cette dernière catégorie. Le ventre mou de la société, sans avis, mais profiteur et resquilleur qu’il fallait dénoncer et empêcher de nuire, pas très futé généralement et souvent sans aucun courage. Martha avait tout essayé avec cette indélicate : l’explication patiente de la gêne occasionnée à l’intéressée, la pétition, les affichettes anonymes, la dénonciation au propriétaire. Rien n’avait fonctionné. Elle avait alors consulté de nombreux forums de laveries automatiques pour concevoir un plan imparable pour empêcher cette crapule de continuer à nuire au collectif.

C’est en nage que Martha se réveilla en chutant de sa chaise. Elle s’était endormie en regardant son linge tourner. Heureusement le sèche-linge fonctionnait ce jour-là.


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