• Danièle Godard-Livet

Auto-entrepreneurs de leur propre enfance


Martha avait été formée à la vieille école. Jeunesse libre dans les années 60 à écouter Joan Baez et Bob Dylan en se gaussant de la société de consommation et les vieilles hiérarchies, études scientifiques, conscience féministe bien ancrée, travail stable moyennement satisfaisant, mais plutôt cool, sans horaires excessifs ni chefs harceleurs. Martha ne se doutait pas de l’existence de la cité invisible. Elle avait eu son lot de soucis, divorce et ruptures au travail, qu’elle avait géré plus ou moins bien, mais qu’elle avait surmonté. Les enfants étaient grands, elle était retraitée et remariée et apportait sa petite pierre à la collectivité dans des activités bénévoles. Élevant des poules et cultivant son jardin et ayant renoncé aux vacances lointaines, elle tentait de faire son possible pour la planète.

Elle n’était pas naïve pour autant et savait que certains obscurantistes croyaient que la terre était plate ; elle avait entendu parler des complotistes et des fakenews, elle se méfiait des industries pharmaceutiques et agroalimentaires et s’inquiétait du réchauffement climatique, mais n’avait pas perçu la montée de ce continent invisible et organisé qui désormais envahissait tout, de la manière de manger à celle d’élever les enfants, en passant par la préservation de la santé et la purification des maisons.

Elle s’insurgea contre les anti-vaccins et exigea que ses petits enfants fussent vaccinés en bonne et due forme et refusa que leurs otites fussent soumises aux seuls bienfaits de l’homéopathie. Elle riait beaucoup en suivant le blog du pharmachien http://lepharmachien.com/ et tout cela lui semblait bien anecdotique. Elle n’imaginait pas l’emprise des êtres de la cité invisible.

La prolifération des publicités des psychopraticiens holistiques, psychothérapeutes et autres coach de vie et magnétiseurs la conduisirent à se désabonner de Elle, son magazine préféré auquel elle était fidèle (à éclipses) depuis ses années d’étude, continuant la tradition de sa mère. Elle ne le lisait plus vraiment et ne le conservait que pour les tendances de la mode et la critique littéraire.

Le jour où elle découvrit l’éducation positive et bienveillante d’Isabelle Filliozat, elle comprit que la cité invisible avait terriblement progressé, jusqu’à envahir les maisons de tous les jeunes parents angoissés. Ondes alpha, dérivés d’opioïdes, cortisol qu’il fallait combattre par l’ocytocine, crises de rage à calmer par un mélange de neurosciences approximatives, de PNL et d’analyse transactionnelle, cadre, règles et consignes négociées pour toutes les actions de la vie quotidienne du lever au coucher. Conférences à 450 euros faisant salle comble, formations et coaching (pas gratuites non plus), école des intelligences relationnelles et émotionnelles. Les techniques de management de l’ultralibéralisme s’attaquaient aux enfants ! Sous prétexte de booster leur créativité et leur autonomie, on voulait les rendre co-responsables de leur développement (et de leur échec) ! Comme tous les travailleurs !

Le dernier bastion allait tomber sous les coups de la cité invisible ! les dernières réserves d’imagination, d’originalité et de révolte seraient anénanties dès l’origine. Elle voyait déjà la foule de tous ces petits auto-entrepreneurs de leur propre enfance s’échiner (dès 1 an) dans des ateliers de développement personnel, sous le regard inquisiteur de leurs parents. Comme le monde avait changé depuis Donald Winicott et Philippe Meyrieu !


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