Chasselay et autres massacres
- Danièle Godard-Livet

- il y a 3 jours
- 3 min de lecture

Connaissant mon intérêt pour les tirailleurs sénégalais engagés dans les combats de juin 1940 pour défendre Lyon (19 sont tombés à Lissieu, sont mentionnés dans les actes de décès de la commune et deux figurent même sur le monument aux morts de Lissieu : Kali Baudian et Maïssa Faye), on m’a offert le livre d’Éva Doumbia (Actes Sud ,2024).
Le livre d’Éva Doumbia rassemble le texte de deux pièces de théâtre « Chasselay et autres massacres » et « le camp Philip Morris » en forme d’oratorio aux soldats méconnus.
Eva Doumbia est noire d’origine malienne, ivoirienne et française et c’est aux soldats noirs, indigènes de l’empire français et afro-américains des États-Unis qu’elle souhaite rendre hommage : tirailleurs sénégalais et GIs américains ayant participé aux deux guerres mondiales.
Elle crée ainsi deux fictions qui, sur le fond historique de faits réels, donnent lieu à des rencontres et des généalogies relativement improbables, mais possibles.
La première fiction se déroule en juin 1940 et a pour cadre la région de Chasselay où sont enterrés au tata sénégalais les 188 tirailleurs sénégalais tombés lors des combats inutiles pour défendre Lyon (Lyon était déjà déclarée ville ouverte et l’armistice sera signé le 22 juin 1940) ou sauvagement assassinés alors qu’ils étaient déjà prisonniers des Allemands.Dans la fiction, elle fait se rencontrer dans une ferme avant les combats deux frères nés d’un même père tirailleur sénégalais de la Première Guerre mondiale, l’un est dans l’armée française, l’autre a déserté de l’armée allemande.
En 2012 à Gonfreville - l’Orcher, dans la deuxième fiction, une afro-américaine vient des États-Unis rencontrer deux demi-sœurs françaises, l’une blanche l’autre noire, et leur grand-mère. Les trois filles ont la trentaine, la grand-mère 82 ans. Le grand-père de l’Américaine aurait été pendu en 1946 pour avoir violé une Française : la grand-mère. La grand-mère de 82 ans se met alors à parler du débarquement, de la libération, du viol, de l’accouchement...
Eva Doumbia s’autorise des meilleurs spécialistes de ces sujets, qu’il s’agisse de Julien Fargetas et Armelle Mabon pour ce qui concerne Chasselay, ou de spécialistes de GIs, des cours martiales américaines ou des massacres racistes par les nazis de noirs descendants de l’empire colonial allemand ou descendants des occupants de la Première Guerre mondiale. Elle fait référence à ces morceaux d’histoire dans des intermèdes. Toutefois, je me suis demandé si à vouloir trop en dire elle ne nuisait pas à son propos qui à l’évidence rencontre une partie de son histoire personnelle.
Peu à peu l’histoire refait surface, même s’il reste beaucoup à faire comme sur le massacre de Thiaroye en 1944 au Sénégal de soldats noirs retour de captivité auxquels la France refusait leurs soldes.
Raison de plus pour ne pas ignorer l’incroyable courage et l’opiniâtreté de Jean Marchiani vétéran de la Première Guerre mondiale qui a créé le Tata sénégalais en 1942, en achetant de ses deniers un terrain à Chasselay pour y enterrer les soldats noirs tombés ou massacrés lors des combats de juin 1940; soldats qu’il a fallu retrouver, exhumer, identifier et réensevelir dans cette nécropole nationale, lieu unique en son genre, de terre rouge du sahel au milieu des vergers et des maïs.
Si vous faites un tour au couvent de Montluzin, au château de Machy, ou à Chasselay, n’hésitez pas à faire le détour par le Tata sénégalais qui a subi des dégradations racistes en janvier 2025. Et pourquoi pas lire le livre d'Eva Doumbia.
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