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  • Photo du rédacteurDanièle Godard-Livet

39-45 Les heures les plus noires de Lissieu



Avant la guerre : les années 30 à Lissieu

En 1929 la ligue des femmes françaises compte 44 adhérentes pour 417 habitants ; mais, à cette époque, les femmes n’ont pas le droit de vote et pèsent peu dans la vie du village. Elles ont organisé une bibliothèque paroissiale et l’effort porte surtout sur la bonne presse.1

Le bourg ne compte que 125 habitants et trois cafés, 3 débits ont été fermés en qq. années. (délibération du conseil de 1932 relative à la lutte contre l’alcoolisme). Velay, Lissilois de longue date, Ferdinand Weinberger et Henri Raitzon2, qui viennent de St Etienne et Paris.

Le village dispose du train, de l’électricité, de l’eau sous pression, mais souffre comme toute la France de la crise : on crée un asile pour les mendiants à côté de la fontaine communale, en 1932.

En 1939 la population ne dépasse pas 500 habitants suite à la lente décrue qui la touche de puis la crise du phylloxera, la déprise agricole et l’attrait de la ville.

Les personnalités (maires et/ou grands propriétaires) d’avant sont décédées : Jean Claude Duchamp 1848-1930 Paul Henri Chavanis 1868-1930 sont morts en 1930, Pierre Fornas (1867-1937) en 1937, Charles Bouzon adjoint (1858-1939) vient de mourir le 1er mai 1939.

Lors de la déclaration de guerre, tous les conseillers municipaux ont dépassé les 50 ans, sauf AntoineThibaud de Bois Dieu qui est mobilisé. Beaucoup ont fait la Première Guerre mondiale comme le maire Antoine Thibaud (du bourg) et certains y ont perdu un frère ou un cousin comme Jean Claude Borron adjoint 1881-1949 qui a perdu son frère Charles ou Louis Chaffange (1879-1940) adjoint a perdu un cousin et ne tarde pas à se faire remplacer pour raison de santé, puis meurt remplacé par Pierre Carriat. Rapidement, on apprend les premiers décès : Jacques neyron (1913-1940) tué le 5 juin 1940 dans la somme. Paul Henri Bouchet (1917-1940) tué le 21 juin dans le bas Rhin


Le 19 juin 1940,3 Lissieu voit les combats qui opposent l’armée française à l’avancée allemande : les combats se déroulent de part et d’autre de la nationale 6, principalement à Montluzin et au Bois Dieu. Des maisons sont atteintes par des obus ainsi que le clocher de l’église : aucun n’est Lissilois, mais 38 morts sont inscrits (aux dates du 26 juin et 1er juillet 1940) dans le registre des décès de la commune, des Français et des « indigènes », tués au combat ou exécutés. On retrouve des corps à Chamagnieu, Bois Dieu, Montvallon, Montluzin. Certains sont cachés comme les 8 soldats exécutés près du garage Schneider.

Il y a aussi des Allemands qui sont inhumés à Lissieu (5 dont la commune paiera l’exhumation et les cercueils) et des Lissilois retrouvés plus tard, tués le long de la nationale 6 comme Chamarande Marius, retrouvé près de maison carrée le lendemain. C’est un militaire en permission chez sa mère à Lissieu à Montluzin, sans doute exécuté par les Allemands.

Pour les soldats français tués au combat, une série de croix est dressée (19) à l’extérieur du cimetière en attente de leur inhumation définitive. Il faudra des enquêtes auprès des témoins oculaires lissilois ou prisonniers dans des stalags allemands pour déterminer le lieu et les conditions exactes de la mort de ces 38 hommes. Pour les « indigènes », c’est moins clair.

La population est terrorisée. Le curé de l’époque Just Marie Poyet construit de ses mains avec l’aide des paroissiens une chapelle votive à la Clôtre dénommée Notre-Dame des champs ; c’est une chapelle très simple : plan rectangulaire, trois murs et deux pans de toit, une vierge en ciment. Henriette Chavanis propriétaire de montvallon et épouse de Fenoyl fait vœu de construire une chapelle si son mari échappe à la mort.

La chapelle de la clôtre, sur le terrain des Bouchet, a été détruite ; celle construite par Henriette Chavanis existe toujours dans le parc de Montvallon.


Récits recueillis par Jean Louis Schuk parus dans le Bulletin municipal de Lissieu de juin 2012


« Jean-Marie Damour et leurs 6 enfants (dont la petite dernière qui a 6 mois) se réfugient des 10 h 30 dans leur cave. Rapidement rejoints par d’autres, ils ne sont plus seuls, accompagnés de madame Chamarande, de sa fille et de son petit-fils, mais également de deux pensionnaires. Deux soldats français les ont rejointségalement. 12 h 30, les Allemands sont dans la cour de la maison familiale et fontsortir les occupants de la cave en commençant par les soldats. L’un des soldats sera abattu, l’autrebénéficiant de la clémence d’un sous-officier allemand et bien que blessé pourra rejoindre Lyon afin d’y êtresoigné. Les familles rejoignent à nouveau la cave seul lieu de sécurité. Durant la journée, plusieurs obus ont traversé la façade, détruit les piècesd’habitation, la toiture et endommagé le portail.Durant ces combats, il convient de souligner l’héroïsme d’une section de tirailleurs sénégalais retranchés en embuscade entre le chemin des Courriers et le chemin de la Ferme sous le commandement du Sous-Lieutenant Guy Lederlé du 25e RTS. Il sera tuédurant les combats chemin de Montluzin. Sa sépulture est aujourd’hui à la nécropole nationale de la Doua.Le sous-lieutenant Guy Lederlé avait dormi quelques heures auparavant dans la maison familiale Damour.Vers 23 h, le bien nommé Mami Vernay ancien combattant de la guerre 14/18 ex-corps franc (unités spécialisées dans l’assaut des tranchées ennemies durant la Première Guerre mondiale) venu prendre des nouvelles emmène tout le monde chezDefenoyl notamment dans les caves de la maison bourgeoise. Aujourd’hui encore, ces événementssont très présents dans la mémoire des témoins de cette journée du 19 juin 1940. »> merci a la famille Damour pour les témoignages et les photos. 


Antoine Thibaud (du bourg), maire depuis 1930 démissionne le 14 juillet 1940. C’est Pierre Carriat (1866-1946) qui à 74 ans prend sa suite d’abord comme adjoint en remplacement de Louis Chaffange décédé puis comme conseiller municipal délégué, titre qu’il gardera jusqu’à la fin de la guerre.

Si la vie reprend son cours, c’est pour gérer réparations de l’horloge et du clocher et des maisons endommagées, les inhumations et exhumations.

Un seul prisonnier de guerre à Lissieu Georges Marie Girault fils de Robert Girault et catherine Pin de Bois Dieu4.On se marie encore à Lissieu (8 mariages pendant la guerre) et on y a des enfants (10 enfants nés pendant la guerre)5

Dans les registres des délibérations municipales, il est noté le surcroît de travail demandé au secrétaire de mairie pour l’établissement des cartes d’alimentation et celui du mandeur de dépêches, ce qui conduit à une augmentation de leur salaire.

En 1942, les enfants des écoles rédigent un document « Lissieu raconté par les enfants »

en 1943il y a nécessité d’établir un terrain d’éducation physique et sportive qui sera complété par un batiiment avec vestiaires et douches quand les circonstances le permettront. C’est à la roue que deux parcelles sont choisies appartenant à Joseph Fournier.


Le 10 juin 19446, Lissieu est de nouveau le théâtre d’un massacre : l’exécution par les Allemands de 19 résistants emmenés « sans bagages » de la prison de Montluc. À la demande du juge d’instruction, les dépouilles sont transportées chez le médecin légiste pour identification.

Ils sont inscrits sur le registre des actes de décès de la commune de Lissieu, la plupart comme inconnus à la date du 10 juin 1944, puis retranscrits sous leurs noms au fur et à mesure de la réception des actes rectificatifs et jugements attestant de leur identité.

Une stèle commémorative est dressée sur le lieu du massacre en octobre 1945. L’un d’eux Vila Rachline est le frère de Lazare Rachline délégué du général de Gaule après la mort de Jean Moulin.


La libération, le 3 septembre 1944 fait encore d’autres victimes (Paul Damour tué dans sa cour ou la mère de Antoine Magnin écrasée par un char américain) et d’autres destructions dues aux alliés poursuivant les troupes allemandes qui battent en retraite.

La Seconde Guerre mondiale aura fait plus de 59 morts tombés à Lissieu dont seulement deux Lissilois, s’y ajoutent les Lissilois tombés ailleurs au combat ou par fait de résistance, soit un total de 64. Même si le monument aux morts de la commune ne reprend que 28 noms, dépassant le nombre des 22 « morts pour la France » de la Première Guerre mondiale, le visiteur qui s’étonne peut avoir sa réponse : il y a eu beaucoup de morts à Lissieu pendant la Seconde Guerre mondiale.

Limonest organise un banquet de la libération. À Lissieu, il n’est pas fait mention de telles réjouissances.


Viendra le temps d’honorer les morts. Lissieu fera le choix d’inscrire sur le monument aux morts de la commune les noms des résistants exécutés le 10 juin 1944 au côté des sept Lissilois tombés au combat ou pour fait de résistance.

Les combats du 10 juin 1940 ne seront signalés que par un monument à Montluzin (sans aucun nom) et une plaque au Bois Dieu (portant 4 noms). Seulsces 4 tombés à Bois Dieu auront l’honneur de l’inscription sur le monument aux morts de Lissieu (deux français, deux « indigènes »).

Les soldats « indigènes » tombés à Lissieu seront réunis à leurs camarades tombés à Chasselay et aux prisonniers massacrés le lendemain dans le tata sénégalais édifié dès 1941à l’initiative de Jean baptiste Marchiani.

Et le temps de la paix (et peut-être de règlements de comptes).

Pierre Carriat est élu maire en novembre 1944 ;en 1945 une première femme entrera au conseil municipal, Mme Pinet — Napoly. Pierre Carriat décède en 1946. Aux élections de 1947, Joannès Fornas sera élu maire et des noms nouveaux apparaitront dans le conseil municipal. Pin, Rose, Delay, Dufournel. Antoine Thibaud le maire démissionnaire de 1940 restera conseiller municipal jusqu’à sa mort en 1960.


En février 1947 Pierre Neyron de Champollon , fils de la propriétaire de Bois Dieu et co-dirigeant avec sa mère de l’entreprise Rasurel depuis la mort de son frère Jacques, est visé par un attentat au colis piégé. C’est Simone Cordier qui l’ouvre et est gravement blessée. France Soir titre « Six personnes seulement savaient que Champollon était au Georges V... mais 20 lyonnais lui en voulaient à mort ». L’entreprise Rasurel a vendu des maillots à l’Afrika Korps pendant la guerre avec la bénédiction des autorités françaises et le docteur Rasurel (comme il se fait appeler) a peut-être un peu trop invité des Allemands aux soirées de présentation de ses nouvelles créations. On ne saura jamais qui a envoyé le colis piégé.


En guise de conclusion de ces années noires, une question : qui était Mami Vernay, le fossoyeur de Lissieu, le plus héroïque de ces années noires ?


Mami Vernay (est-ce bien Alexandre François Vernay né à Savigny en 1894 ?). Il est à Lissieu à la clôtre en 1896 chez ses parents Philibert Vernay et Marie Antoinette Poncet.

Classe 1914, matricule 240 Lyon sud. Mobilisé le 8 septembre 1914, Il a fait toute la Première Guerre mondiale, a été blessé en 1915, intoxiqué en 1918, cité deux fois à l’ordre de son bataillon en 1917 et 1918 pour actions héroïques :

« le 23 août 1917 pour pouvoir protéger ses camarades a sous le bombardement dégagé complètement un abri encombré de cadavres et de débris. En mars 1918 a fait preuve d’entrain et de courage pendant une série d’embuscade et au cours d’une reconnaissance de jour »

Médaillé militaire. Il se marie en 1920 et rentre à Lissieu à la clôtre. Il sera ouvrier agricole chez Chaine, puis chez Chaffange. Il est de nouveau appelé en 1939 et affecté au dépôt agricole le 1er mai 1940.


Il semble que face à toutes les dépouilles de Lissieu, c’est à lui qu’on a fait appel pour relever les cadavres, les transporter, les inhumer, les exhumer…

Il meurt en 1954 à 59 ans. Sa modeste tombe est encore dans le cimetière de Lissieu (et devrait y rester, quel que soit le type de concession).

Pour mémoire, deux Vernay, Joannès et Hugues, cousins germains du père d'Alexandre Vernay sont "morts pour la France" lors de la Première Guerre mondiale en 1915


tombe Alexandre Vernay 1894-1954 au cimetière de Lissieu

1source semaine diocésaine du diocèse de Lyon 1929

2Henri Raitzon qui a repris le café de la mairie est un ancien métallurgiste qui a une longue vie de militant anarcho-syndicaliste très actif lorsqu’il arrive à Lissieu. https://maitron.fr/spip.php?article155499

3Juin 1940 combats et massacres en Lyonnais julien Fargettas éditions du Poutan 2020

4 Les listes des prisonniers de guerre ont été fournies par les autorités allemandes et son disponibles sur Gallica https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56259598.image.r=GIRAULT.f29.hl

5Lissieu ne connait pas la baisse de la natalité française en 40-41 avec une reprise en 1942. En revanche, le baby-boom sera présent à Lissieu dès la fin des hostilités



6L. R. Les silences d’un résistant François Rachline Albin Michel 2015

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