• Danièle Godard-Livet

L'argile verte du Velay et la rencontre de l'arn avec George Sand

Mis à jour : févr. 8


photo Eric Tabuchi

Tout commence avec une photo, comme souvent. Un détail sur une carte, une carte postale, un nom, un lieu qui tout d’un coup appelle la découverte. Combien de voyages commencent ainsi ; pour se rendre là-bas, à cet endroit qu’il devient urgent de connaître. C’est une photo des molles ondulations d’une colline d’argile sur laquelle rien ne pousse. Des ocres et des verts très doux soulignent en bandes horizontales le drapé vertical des plis tracés par la pluie. Ça a la grâce un peu lourde de la peau d’un pachyderme que l’érosion des couches sédimentaires mettrait lentement à jour. Par le mouvement, cela rappelle les collines marneuses de la Drôme ou les canyons d’ocre du Lubéron, c’est la couleur et la légende qui étonnent « argile verte du Velay ».

Il y aurait des argiles aux couleurs pastelles dans ce pays tout de granit et de basalte ? Il faut les situer, il faut les voir, les arpenter, en éprouver la consistance, les toucher, les sentir. Il faut y aller.

Si elle est de quelque importance, repérer une carrière sur une carte ou sur une photo aérienne n’est pas difficile et ne prend que quelques minutes. C’est à Saint Paulien, ancienne Ruessium, capitale des Vellaves, à quelques kilomètres au nord-ouest du Puy-en-Velay que se trouve la carrière. C’est ainsi que nous prenons la route.

« La carrière n’est exploitée que depuis une vingtaine d’années par une entreprise autrefois lyonnaise qui importait ses argiles de lointaines contrées. Le gisement est considéré comme pérenne jusqu’en 2040. » L’exploitant est prodigue en explications sur les vertus de l’argile verte, sur le procédé de micronisation, sur la stratégie environnementale de l’entreprise. On en oublierait presque la beauté surnaturelle du lieu. La délicatesse des couleurs, des couleurs de marais salants (le même processus de lente sédimentation et d’évaporation), la douceur du matériau, la beauté de cette accumulation dans la faille du vieux socle hercynien bien avant que s’y installe le fleuve Loire et que saillent ses pitons volcaniques pittoresques, mais inquiétants. « Nous avons fait appel à des géologues pour découvrir le site. Parfois ces savants sont utiles, même s’ils n’ont guère l’esprit d’entreprise. Ils regardent, ils admirent, nous tirons profit et donnons du travail. Le sous-sol du Velay est passionnant, on extrayait le gypse autrefois pour faire le plâtre et le département de Haute-Loire abonde en cavités souterraines. Mais il y a bien d’autres carrières à proximité si vous aimez ça. Une carrière de pouzzolane à Loudes, ce n’est pas loin et puis une autre à Saint-Paulien qui fait aussi dans les argiles et le kaolin à côté des graviers. Je vous préviens, c’est de la grosse cavalerie, le gros œuvre, rien à voir avec nous. L’argile verte, c’est la santé, la médecine, nous n’avons pas du tout le même genre de clients. »

Difficile de quitter un homme aussi fier de son entreprise et de sa mission. Heureusement midi sonne et sa femme l’attend. En route pour la carrière de pouzzolane après des remerciements appuyés à Monsieur argile verte du Velay.


La carrière de pouzzolane est à ciel ouvert comme celle des argiles vertes. C’est une butte déjà à moitié mangée par les engins. Tout est d’un rouge sombre. Les abords sont couverts d’arbres et tout autour de la butte les parcelles de culture sont comme les rayons d’une roue. La terre labourée est rouge sombre aussi. La roche est légère, mais rugueuse et désagréable au toucher. Monsieur Argile verte du Velay avait raison, rien à voir avec le toucher doux et soyeux de l’argile. La colline sent la feuille morte et le champignon. Le chantier est interdit au public et personne n’est là pour conduire la visite. Un paysan pas conciliant nous le rappelle. Il faut partir et trouver où manger.


De retour vers Saint Paulien le paysage est une alternance de plaine ouverte où toutes les parcelles sont cultivées et de buttes couvertes de bosquets ponctuées de prés où broutent quelques vaches. Au pied d’un mur de basalte, le château de Rochelambert, coincé dans la falaise, attire le regard. Une silhouette sur le grand escalier d’accès, une drôle de coupe de cheveux mi-longue, chemise à jabot, veste et pantalon, bottines vernies. Il ou elle fume en attendant le client. Drôle de mise en scène ! Tant pis pour le casse-croute, ça vaut le coup de s’arrêter !

La visite commence par l’extérieur, le grand escalier et l’étrange entrée par le côté, l’absence de jardins, les risques que fait courir la falaise à l’édifice, car chaque hier il faut déblayer les débris d’orgues basaltiques brisées par le gel. L’ensemble est un petit bijou renaissance reconstruit sur les restes d’un château moyenâgeux. La famille propriétaire depuis le XIe siècle tenait au site. La façade est belle, mais l’étroitesse du bâtiment du fait de la falaise le rend très malcommode à habiter. Il/elle n’est pas tendre pour le joyau renaissance et les propriétaires.

À l’intérieur, c’est pire encore. il/elle est extrêmement drôle et critique en parlant des couleurs quasi pompéiennes des décorations peintes, de la pauvreté et de la vétusté de l’ensemble du mobilier. Qui le /la paye ? Cela fait rire, mais qu’en pensent les propriétaires ?

« Une autre curiosité des appartements du rez-de-chaussée, les peintures des panneaux de bois de la muraille et des minces poutrelles qui rayent les plafonds. J’ignore si notre ancêtre, contemporain de Richelieu, avait vu des fresques antiques en Italie, mais il avait une prédilection pour certains tons semi-étrusques que l’on pourrait appeler Pompéiens. Le fond des trois pièces est d’un brun chocolat rehaussé par des filets et des ornements bleu clair, rouge brique et blanc mat. Cet assemblage de tons, que la vétusté harmonise ordinairement, était resté d’un criard atroce. »

Ce n’est pas possible, il/elle lit un texte. On ne peut pas se permettre de conduire ainsi une visite !

C’est malaisant, comme diraient les Québécois. C’est vrai,mais ça ne se fait pas.

La visite se termine de l’étroit château coincé contre la falaise de basalte de Saint-Paulien, ancienne capitale des Vellaves et le/la guide reprend la parole :

« Vous ne m’avez pas reconnue ? Je m’appelle George Sand. J’aime conduire les visiteurs et je vois que rien n’a changé. J’ai passé une après-midi au château de la RocheLambert le 14 juin 1859. J’en ai fait un roman le mois suivant. Vous pouvez le lire, il s’appelle Jean de la Roche . C’est le héros du roman qui juge ainsi le château de sa mère, mais attention c’est un roman et dans un roman, il y a toujours une part de fiction. Les gens ne l’ont pas compris et j’ai dû faire une longue préface pour me justifier. Faisons route ensemble si vous voulez, je continue sur le Puy-en-Velay. »

Comment refuser de prendre avec nous la grande George Sand ? Qui se réjouit tellement de voir notre voiture.

« Vous avez une voiture ? C’est bien agréable, car dans ce pays difficile de trouver un moyen de transport et les cochers, voituriers s’empressent de nous voler. Les voitures sont rares, Manceau court toute la soirée pour trouver des choses hors de prix. Le pays est admirable, mais les gens qui l’habitent ne le connaissent pas ou vous exploitent ».

Ils sont trois qu’il faut loger à l’arrière de notre vieille golf avec leurs bagages, elle, Manceau son mari et sa dame de compagnie, une actrice sans travail.

« Il faut mettre les masques et ne pas fumer. » C’est dur de rappeler les consignes à Mme George Sand. Elle ne s’en offusque pas, mais répond avec son ironie habituelle :

« Ah, je vois que vous aimez vous aussi les couleurs quasi pompéiennes ! » dit la grande dame en voyant nos banquettes bordeaux.

Nous n’osons pas avouer que nous n’avons pas encore mangé.

Le voyage n’est pas long, à peine 15 kilomètres et l’arrivée par la route de Saint Paulien est parfaite pour embrasser la ville d’un seul coup d’œil :

« Un décor de théâtre, une ville grande, montueuse, bizarre et invraisemblable », dit-elle

« ambiance martienne », réplique Éric en regardant le Rocher Saint-Michel d’Aiguilhe surmonté de sa petite église byzantine. Il faut dire qu’un brouillard jaune nous environne de toute part, venu d’on ne sait où.

« Voyez-vous, ils ont encore ajouté cette statue de la Vierge sur le piton ! Elle n’était pas là à mon dernier passage. Comme s’ils n’avaient pas déjà assez d’églises !

La grande dame repère un hôtel qui lui plaît : l’hôtel Le Val vert dont la façade est couverte d’un étonnant crépi vert émeraude. L’hôtel des ambassadeurs où elle était descendue, il y a presque deux siècles, n’existe plus. La ville la fascine, elle est de fort bonne humeur et nous invite à manger “pourvu qu’on ne lui donne pas encore de ces lentilles dont elle avait tant vu, de quoi régaler toute la France”. “La lentille du Puy va mal” lui réplique-t-on. “Je sais, vous mangez désormais de ces lentilles canadiennes arrosées de Glyphosate. Les bénéfices de ce que vous appelez la mondialisation.”


photo Nelly Monnier

Après avoir monté les bagages (Éric doit aider Manceau pour ne faire qu’un seul voyage) et un rapide rafraîchissement, nous les retrouvons pour le repas. C’est encore elle qui prend la parole, envie de l’écouter ou timidité de notre part, visiblement elle a l’habitude d’être la seule à parler :

“J’aime votre manière de voyager”, nous dit-elle, “par les routes départementales, en vous arrêtant au gré de ce que vous voyez. Je connais tellement de gens qui désormais n’utilisent plus les cartes et confient leurs voyages à ce petit objet qu’ils appellent GPS. Il y a tant de manières de voyager et de relater son voyage. Moi-même, je me sens fautive d’avoir trop situé mes fictions dans des univers reconnaissables. On m’en a fait le reproche. Mon cher Balzac y échappait, lui qui a su traduire la réalité complète dans la complète fiction. En revanche, je n’aimais pas sa manière de voyager, soit il parlait d’endroits où il n’était jamais allé (jamais, je ne l’ai fait moi-même, l’île Bourbon je la connaissais bien par mon ami), soit il nous ennuyait avec ses cartes postales bavardes et inutiles. Le pauvre, il avait tellement de problèmes d’argent et puis il m’aimait bien. Il était déjà mort lorsque je suis venue en Auvergne en 1859.”

Nous mangeons notre omelette aux herbes et aux pommes de terre avec le gros pain, puis du fromage et la pompe aux pommes de la maison. La grande dame a bon appétit malgré sa propension à parler seule qui serait insupportable s’il ne s’agissait pas d’Elle, la grande dame qu’on a plaisir à entendre et qui a tant à dire.

“J’ai toujours été trop organisée dans mes voyages, trop pressée de tout voir, de tout comprendre et de rendre visite à mes amis (au château de la Rochelambert, c’est avec une amie que j’ai passé l’après-midi). C’était une grande voracité qui m’animait et le besoin de tout utiliser après pour la fiction. Il faudrait se laisser aller, scruter un peu plus ce que l’on ressent, ce que nous fait le voyage, les rêveries vers lesquelles il nous emporte. Pas comme mon cher Flaubert qui avait toujours l’âme de travers en voyage, plutôt comme ce petit Maupassant. Je ne l’ai pas connu, j’étais morte lorsqu’il est né, mais je l’ai lu. Quel dilettante celui-là ! Un génie gâché par les plaisirs, mais une plume, une finesse, une folie. Peut-être faut-il être un peu fou pour bien voyager !”

Après un long silence rêveur, elle prend congé subitement. “Je vous laisse. Il me faut dormir. Demain, nous allons à Polignac et d’après ce que j’en sais ce château perché sur son éperon rocheux fera un cadre parfait pour la retraite de mon marquis de Villemer. Il faut que je sois en forme. Bonsoir mes amis.”


Elle est déjà debout lorsqu’elle ajoute. “Si vous êtes encore là demain, il faudra me conseiller des récits de voyage, j’en suis toujours friande. Cela existe-t-il encore des gens qui voyagent en France et ne vont pas au bout du monde ?”

“Des photographes”, dîtes-vous, “cela m’intéresse aussi. J’ai trop peu connu la photographie. C’est comme le train, cela doit éviter bien des fatigues et des soirées de prise de notes ! J’ai beaucoup aimé le train.”

Nous lui montrons quelques photos prises dans le Velay. Elle en écarte plusieurs. “Je connais, je connais”,dit-elle, sans presque jamais se tromper, mais tombe en arrêt devant les argiles vertes du Velay : “c’est à Saint-Paulien, dîtes-vous, quel dommage, nous l’avons raté !”


photo eric tabuchi

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