Noël à Montreux
- Danièle Godard-Livet

- il y a 2 jours
- 3 min de lecture

Notre oncle adorait les grands hôtels de luxe qui racontaient le 20e siècle. Il parcourait l’Europe en voiture ou en train à la recherche de ces monstres à 300 chambres et 1000 pièces, témoin d’un autre temps. Chaque année pour Noël, c’était direction Montreux avec nous, ses neveux et nièces et le clou du voyage le palace hôtel de Caux qu’on atteignait par le train à crémaillère qui conduisait aux rochers de nay et s’arrêtait juste devant le palace. Tout était gigantesque : le mur de soutènement de la terrasse sur laquelle avait été construit le bâtiment, les couloirs moquettés qui semblaient ne jamais devoir finir et la vue sur le lac Léman en contrebas. Tout me faisait terriblement peur, les plafonds décorés immensément haut, les balcons sur le vide dont j’osais à peine m’approcher. Peut-être parce que j’étais encore très petite, j’avais tout juste 10 ans en 2025 et je suis plus que centenaire. Nous n’y logions pas, l’hôtel était depuis longtemps transformé en école hôtelière comme ses voisins devenus centres de conférence ou écoles de prestige. Nous montions plus haut encore dans un chalet loué en Airbnb ou à l’hôtel du Coucou où notre oncle se délectait de la diversité des langues parlées par la clientèle internationale et de vin d’Epesses.
Nous ne sommes rentrés qu’une fois au Palace hôtel par un concours de circonstances improbable que j’ai oublié. Il fallait imaginer le luxe, les années d’abandon, celles de renaissance devant ce grand fantôme de pierre; toute l’histoire de l’Europe, la révolution industrielle, les colonies qui avaient créé ce tourisme extraordinairement privilégié, les guerres, les massacres. Le Palace hôtel racontait tout jusqu’à l’hébergement de juifs hongrois rescapés de Bergen-Belsen en 1944. Notre oncle avait déniché sur internet le journal d’une grand-mère rescapée traduit et publié par sa petite fille et une plaque commémorative venait d’être posée. À l’époque, c’était confus pour moi et mes cousins; Apolline, Léopold, Arthur, Emilie et moi préférions nous imaginer la montagne autrefois remplie de vaches et les compétitions de bobsleigh des années 30 (1930). Il ne neigeait presque plus depuis longtemps, mais il y avait des photos.
Notre oncle est mort en 2090 à 110 ans, l’année de la grande catastrophe de Montreux quand la montagne a glissé sur la ville l’ensevelissant presque en entier comme la Bérarde, Blatten et tant d’autres villages à partir des années 20 (2020). J’allais avoir 75 ans, comme le temps avait passé vite; j’ai tout de suite pensé au Palace hôtel de mon enfance qui n’avait pas du tout été épargné. Pas plus que la voie de chemin de fer à crémaillère, la route qui montait jusqu’au Coucou ou la route du pont de pierre avec sa pente à 20% que note oncle adorait prendre la nuit pour nous faire peur.
J’habite toujours en France au bord de la mer et le trait de côte ne cesse de se rapprocher; il lèchera bientôt les digues de pierre construites à grands frais et submergera un jour la maison. J’essaie de toujours aller de l’avant et de continuer à faire des projets, sans céder à la nostalgie. Je viens de faire renouveler mon passeport comme Alexandra David Néel. Apolline vit au Brésil, Léopold en Corée, Arthur au Canada et Emilie en Inde. On essaie de se voir au moins une fois par an, souvent au bord du Léman. Un peu comme un pèlerinage en souvenir des voyages à Montreux.
Le 29 décembre 2125
Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur les sources de cette fiction et rêver sur des images :



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