• Danièle Godard-Livet

Vacances en Laponie



Dans cette ambiance de fête et malgré le bruit de l’orchestre, Laurent le guide taiseux était en veine de confidences. Il raconta.

C’est le soir. Le froid tombe sur la banquise. le groupe doit rentrer au bateau. Tout s’est bien passé, le fusil n’a pas servi. « Il manque Benoit » dit Anne-Lise. Je recompte, il manque Benoit. Ce mec m’emmerde depuis le début. « Montez, j’y vais ». Ils montent et je repars chercher ce type et son matériel photo de fou, deux pieds, deux boitiers avec des objectifs différents, des boites à filtre plein le sac. Un malade ! Au moins 20 kg de matos ! Et toujours empêtré dans ses protections contre le froid, ses moufles, ses dessiccateurs et ses sacs. Une plaie dans un groupe. Je ne vois rien, le terrain est accidenté et il peut être caché par un repli. Rien, rien et rien. Je suis loin du bateau. Enfin, je le vois.

Heureusement il porte un vêtement rouge. Je vois l’ours aussi. Il l’attend. C’est pas possible d’être aussi con. Loin encore, si je tire, je le manque. J’appelle « Benoit, Benoît ». Il n’entend rien. À genou près de son pied, il attend l’œil dans le viseur. Il attend pour ne pas décharger sa batterie. Sûr qu’il ne déclenche qu’au dernier moment ! Et encore, il vient juste de la mettre en place cette fichue batterie qu’il garde avec les autres au fond de son sac bien au chaud. Depuis le début il rêve d’un cliché d’ours pris de près. Il en a vu, il en a montré, il veut faire le même. Si l’ours charge, il sera trop tard. Il faut que je tire. Quand je l’ai dans le viseur, Benoit se lève ; c’est lui que j’ai dans le viseur. J’y crois pas, je tremble. Impossible de m’arrêter de trembler. J’appelle encore. Il se retourne et me fait un signe avec ses bras en V. Si je tire et le manque, il charge.

Il fit une pause, une gorgée de bière, puis reprit :

Je cours vers Benoit. Tuer un ours polaire c’est grave, perdre un estivant plus grave encore. D’un seul coup, je ne tremble plus. Je m’arrête, je vise et je tire. Atteint en pleine tête, il tombe. Benoit hurle. Il essaie de me désarmer puis tombe en pleurs. J’ai peur. Il faut le ramener, trainer son matériel, surveiller s’il n’y a pas d’autre ours. Peu probable, mais... Je le gifle, je le tire, je le pousse, je prends son sac. Je crie, on laisse le pied et l’appareil. Tant pis, trop encombrant, trop dangereux. Je ne sais comment on est arrivé au bateau. Épuisés, à bout de souffle et de nerfs.

Il alluma une cigarette et poursuivit :

Au bateau personne n’a rien vu. Ils prennent le thé. Ils bavardent. Il n’y a qu’Anne-Lise qui me demande pourquoi j’ai mis si longtemps à retrouver Benoit et pourquoi Benoit est furieux. C’est lui qui raconte, ce débile de Benoit. Il lui faut un moment, mais quand il est requinqué, c’est lui le héros du jour. Son aventure du Grand Nord, il la tient. Elle va lui faire des années. Ses petits enfants s’en souviendront de la chasse à l’ours de Papy. Il n’a pas sa photo, c’est ma faute. Pas la peine d’argumenter, le client est roi. À ce moment-là, je pense bien m’en sortir. Erreur. Dix ans après, je suis toujours en procès avec ce tordu à qui j’ai sauvé la vie. Il vient de gagner en appel. Ça me dégoute. Je vais y laisser toutes mes économies. Tu me crois... et je suis toujours guide, je ne sais rien faire d’autre.

Ni Vera (l’Uruguayenne s’appelait Vera), ni Lila ne dirent rien. C’était peut-être vrai. Après tout, elles ne connaissaient rien à la Laponie.


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